Cer­tains sujets sont inat­taquables : le mas­sacre per­pétré par la SS et les mal­gré-nous d’O­radour-sur-Glane en fait par­tie. Louable, évidem­ment, est l’in­ten­tion de racon­ter et de rap­pel­er pré­cisé­ment le trag­ique événe­ment. Mais bien que com­préhen­si­ble, la volon­té mémorielle ne se trans­forme que rarement en geste ciné­matographique par magie. Et c’est bien le prob­lème de ce genre de car­net un peu fourre-tout qui n’a pas réelle­ment sa place sur un grand écran.

L’ob­jet du film est dou­ble : enten­dre la voix des morts et celle des vivants. Une vie avec Oradour joue donc sur le par­al­lèle con­stant des divers­es couch­es tem­porelles, créant ain­si une dra­maturgie qui séduit un temps par ses habiles aller-retours, par sa réflex­ion sur la part de l’ir­réel dans le passé, la part du recon­stru­it dans le présent, et l’in­di­vid­u­al­i­sa­tion de la mémoire. Mal­heureuse­ment, le réal­isa­teur ne fait qu’­ef­fleur­er ces thèmes, préférant trop rapi­de­ment la lim­pid­ité du chronologique, et faisant bas­culer son film dans un style qui évoque irrémé­di­a­ble­ment les nom­breux doc­u­men­taires plan-plan qui fleuris­sent sur les chaînes câblées : ras­sur­ant, sans aspérité, sans ful­gu­rance, irréprochable his­torique­ment, mais peu ent­hou­si­as­mant visuelle­ment. Une vie avec Oradour est surtout un mon­tage d’im­ages, de sons, de pris­es de vues con­tem­po­raines et de témoignages oraux, dont celui du héros mémoriel, Robert Hébras, l’un des sept mirac­uleux sur­vivants de ce 10 juin 1944, qui a depuis passé son exis­tence à préserv­er le sou­venir de l’anéan­tisse­ment.

Ce genre de films pose, à vrai dire, le prob­lème désor­mais clas­sique de la «néces­sité». Bon exem­ple de l’œu­vre-qui-a-le-mérite-de.… Une vie avec Oradour n’en est pas moins assez pau­vre, peu orig­i­nal dans sa con­struc­tion de reportage insti­tu­tion­nel, et rel­a­tive­ment répéti­tif dans ses procédés (voix-off nar­ra­tive, plans fix­es sur le témoin qui racon­te, util­i­sa­tion très con­v­enue des archives audio­vi­suelles, recon­sti­tu­tion en images de syn­thèse…). Un sujet n’a jamais fait un film, et aucun film-ayant-le-mérite-de… n’a de valeur en tant que film. D’au­tant qu’i­ci, les révéla­tions sont tout de même peu nom­breuses : la nar­ra­tion est limpi­de, aucune lec­ture de nou­velles archives n’est présente, et, finale­ment, celui qui con­naît l’his­toire ne fera que l’en­ten­dre à nou­veau et sans sur­prise. La ques­tion posée est alors la suiv­ante : pourquoi sor­tir cet objet ni hon­teux ni haïss­able, mais sim­ple­ment un peu mou, au ciné­ma ? Ce dernier ne peut être seule­ment un sup­port d’hom­mage ou de recon­sti­tu­tion. Sans renou­velle­ment de la teneur esthé­tique du témoignage filmé, comme a pu l’in­tro­duire bril­lam­ment un Depar­don, l’en­tre­prise d’une recon­struc­tion mémorielle par le ciné­matographique est vouée à la mon­stra­tion pure, et donc à l’échec. Reste évidem­ment la per­son­nal­ité de Robert Hébras qui, comme son sujet, n’est pas trahie. Mais la matière, elle, l’est.