« Culte. » En voilà un bel adjec­tif – des plus gal­vaudés aujourd’hui, certes. Mais, au moment où John Lan­dis est devenu un « réal­isa­teur culte », ça sig­nifi­ait encore quelque chose. Avec les excel­lents Blues Broth­ers (1980) et Loup-Garou de Lon­dres (1981), le réal­isa­teur s’est tail­lé une solide répu­ta­tion d’amuseur ciné­matographique de haut vol. À tel point qu’on ne sait pas grand-chose du reste de sa fil­mo­gra­phie, et que l’annonce d’une nou­velle comédie macabre sous ses ordres fait fig­ure d’évènement. Mais, des films, John Lan­dis en a tourné depuis ces deux suc­cès – ils sont peu à avoir franchi les portes du Pan­théon du 7ème art, et ce n’est pas le moche et creux Cadavres à la pelle qui va chang­er les choses.

Pour­tant, on pou­vait espér­er : après tout, John Lan­dis a été l’auteur d’un des plus remar­quables épisodes des deux saisons de Mas­ters of Hor­ror, le red­outable Deer Woman, où le réal­isa­teur a retrou­vé avec bon­heur son sens de la déri­sion et du fan­tas­tique dro­la­tique. Alors, met­tre dans ses mains l’histoire de Burke et Hare, pilleurs de tombes à Edin­burgh au XIXe siè­cle, voilà qui était promet­teur. Lorsqu’on sait que Tom Wilkin­son et Tim Cur­ry (qui por­ta, un temps, les fringues du Dr Frank-n-Furter dans The Rocky Hor­ror Pic­ture Show, une référence du bon goût) y offi­cient en sec­onds rôles, tan­dis qu’Andy Serkis et Simon Pegg endossent les rôles-titres, on peut s’attendre à un joyeux fes­ti­val de caboti­nage. Et tout ça, chez Eal­ing, le stu­dio des mer­veilleux Tueurs de dames et Noblesse oblige !

Mais non. Align­er une série de noms pres­tigieux et promet­teurs, ça ne fait pas un film. Burke et Hare sont donc deux mal­frats de bas étage, tou­jours à l’affût de l’argent néces­saire à pay­er leur logis du lende­main. Les cir­con­stances font qu’ils se retrou­vent avec un cadavre frais sur les bras – cadavre dont l’une des deux académies de médecine de la ville va les débar­rass­er avec joie. Celles-ci sont en con­cur­rence, et la vis­ite prochaine du pou­voir roy­al décidera de laque­lle des deux va sur­vivre, grâce aux sub­ven­tions éta­tiques : il faut donc du matéri­au, les néces­sités de la dis­sec­tion et de la recherche étant ce qu’elles sont. Burke et Hare, devenus pour­voyeurs en macch­a­bées, vont bien­tôt se trou­ver à court de morts naturelles, et donc hâter quelque peu le tré­pas des futurs sujets d’étude des cara­bins.

Eal­ing, Lan­dis, Cur­ry, Pegg – tous ces noms s’accordent avec une vision pré­moni­toire de Cadavres à la pelle : mau­vais goût assumé, humour noir élé­gant et aris­to­cra­tique (ou pas), lim­ites de la décence dépassées avec une réjouis­sante bonne humeur… Nous sommes en plein Grand Guig­nol[1], que dia­ble ! Hélas, le film de John Lan­dis est pataud, engoncé, peut-être, dans des moyens par trop imposants. Certes, l’Edinburgh dans lequel évolu­ent nos anti-héros est crédi­ble, et les tons de couleurs adop­tés par le directeur de la pho­togra­phie John Math­ieson d’un vert pois­seux tout à fait adap­té au sujet[2]. Cos­tumes et décors, props et jar­gon gen­ti­ment orduri­er sont au ren­dez-vous…

C’est peut-être une nou­veauté pour Lan­dis, pas vrai­ment un habitué des films « en cos­tumes » – et le pau­vre ne sem­ble pas s’en remet­tre. Il se plait à balad­er sa caméra dans ces décors chargés, prend man­i­feste­ment son pied à nous mon­tr­er comme tout est beau et bien… et oublie de nous racon­ter son his­toire. On ne rit guère, donc, à la vision de ces Cadavres à la pelle, on n’est pas plus dégoûté que ça non plus – et pour­tant, le sujet s’y prê­tait. Simon Pegg et Andy Serkis caboti­nent à mort, certes, mais sans vrai­ment croire à leurs per­son­nages, ce qui fait que la vilénie de l’un, le sens de l’honneur de l’autre n’existent pas vrai­ment à l’écran. Les deux acteurs demeurent pris­on­niers de leurs noms, et du suc­cès hérités de leurs films précé­dents. Quant à Lan­dis, c’est nous qui sommes pris­on­niers des agréables sou­venirs de ses deux grands suc­cès : à trop espér­er, on est plus déçus encore. Cadavres à la pelle a le mérite de nous rap­pel­er que les réus­sites de John Lan­dis ne sont que le haut d’un panier où la qual­ité est rarement au ren­dez-vous. Son dernier film est à class­er par­mi les plus médiocres.

Notes

Notes
↑1 Genre de théâtre mor­bide et sanglant, ancêtre du gore ciné­matographique.
↑2 À ce sujet, salu­ons les con­cep­teurs de l’affiche française, qui ont pris la verdâtre affiche orig­i­nale, pour y plac­er un fond d’un orange par­faite­ment hideux. Bra­vo !