Lars von Tri­er, un des réal­isa­teurs « chou­chou » du fes­ti­val de Cannes, aura beau­coup fait par­ler de lui cette année. Et assuré­ment pour le meilleur et pour le pire. Pas­sons sur le pire, cette désas­treuse con­férence de presse qui le ren­dit per­sona non gra­ta – l’indésirable du fes­ti­val, le mou­ton noir vite ren­voyé dans ses pénates. Et pas­sons au meilleur : son film Melan­cho­lia, opus sub­lime qui regarde vers le Dogme95 à la Fes­ten et le film-cat­a­stro­phe, pour s’épanouir en poème-tableau ciné­matographique. Lars von Tri­er se met dans les pas de Albrecht Dür­er, du roman­tisme anglais et alle­mand, de Baude­laire ou Ner­val. La mélan­col­ie entre dans le champ ciné­matographique.

Lars von Tri­er nous avait habitués à une cer­taine hys­térie. Il était sans aucun doute un cinéaste de l’excès : out­rance du pathos, orgie de motifs sym­bol­iques, éru­di­tion démon­stra­tive. Antichrist en débor­dait telle­ment qu’il avait ver­sé dans le ridicule. Quelque chose accroche pour­tant tou­jours, dans ces films. Le sen­ti­ment, déjà, que tous ces élé­ments ne demandaient qu’à être mieux maîtrisés et inté­grés pour appuy­er plus sub­tile­ment le pro­pos du cinéaste : approcher l’âme humaine et ses « états lim­ites », met­tre en scène des indi­vidus trans­gres­sifs de l’ordre social, de ses codes, rites et rit­uels. Et ouvrir à tra­vers eux de véri­ta­bles abysses. Égale­ment adulé (un provo­ca­teur de génie) et hué (un impos­teur), il n’a cessé de faire cir­culer, au long de films à l’inventivité formelle sou­vent expéri­men­tale (du Dogma95 dans Les Idiots à l’Automavision du Direk­tor, en pas­sant par le dis­posi­tif min­i­mal­iste de Dogville), des fig­ures et thèmes obses­sion­nels. Fas­ci­na­tion (et répul­sion) pour la femme, fig­ure cen­trale de tous ses films, désen­chante­ment et vio­lence dévas­ta­trice d’états lim­ite (foi, mys­ti­cisme, dépres­sion), remise en ques­tion du monde et de sa ratio­nal­ité, de la société et de ses hypocrisies etc. Dans Melan­cho­lia, il remet tout cela en jeu avec une maîtrise inouïe.

Melan­cho­lia est un film en deux par­ties, sobre­ment inti­t­ulées « Jus­tine », et « Claire », du nom des deux sœurs qui gravi­tent dans l’espace du film. Chaque sœur a sa planète : Claire (Char­lotte Gains­bourg) a la Terre, Jus­tine (Kirsten Dun­st) a Sat­urne. C’est un « dip­tyque », donc (puisque l’iconographie pic­turale a la part belle dans le film). Renom­mons les deux volets du dip­tyque. Pre­mière par­tie : La Terre. Sec­onde par­tie : Sat­urne. Mais les deux volets se regar­dent, se répon­dent. Miroir. Échos.

La Terre

La pre­mière par­tie est la descen­dante directe de Fes­ten, mais sur un mode « spec­tac­u­laire ». « Spec­tac­u­laire », car Jus­tine épouse Michael (Alexan­der Skars­gård), et tout mariage est une mise en scène. Surtout celui-ci, organ­isé dans les moin­dres détails par Claire, dans la somptueuse mai­son sur un golf qu’elle habite avec son mari John (Kiefer Suther­land). Le mariage fonc­tionne comme la métonymie du sys­tème social dans son ensem­ble : il en est le sym­bole, la man­i­fes­ta­tion la plus écla­tante des mécan­ismes par lesquels la société recon­duit, affirme et expose les codes qui la régis­sent. Mais alors que, dans Fes­ten, tout éclatait au grand jour, ici, tout reste en sour­dine. Car nous ne sommes pas, pré­cisé­ment, dans l’intimité famil­iale : tout le monde ici est en représen­ta­tion dans les salles illu­minées de la splen­dide demeure. Pour­tant, la belle ordon­nance du mariage se fis­sure de part en part : ain­si, la mar­iée et la mère par­tent pren­dre un bain alors même qu’on attend Jus­tine pour le grand moment de la pièce mon­tée. Les cham­bres de la mai­son, ses couloirs, sont autant de couliss­es où l’on enlève, juste­ment, ses habits de parade, où les masques tombent. Le père (John Hurt), sorte de fou du roi plutôt que roi, qui s’enfuit dans la nuit au moment où Jus­tine a le plus besoin de lui. La mère, une Char­lotte Ram­pling incroy­able­ment haineuse, mon­stre glacial et dés­abusé. Et l’amour-haine qui attache Claire à cette sœur apparem­ment si frag­ile. Au cœur de la fête aus­si, en réal­ité, les signes des ten­sions qui gan­grè­nent les rela­tions famil­iales, mais aus­si sociales (pro­fes­sion­nelles notam­ment), sont bien vis­i­bles. Mais Lars von Tri­er mon­tre remar­quable­ment à quel point les invités savent ne pas les voir. Les signes du délite­ment de la fête s’accumulent. Délite­ment accen­tué, dans la mise en scène, par le mou­ve­ment inces­sant de la caméra portée à l’épaule, et par les coupes brusques qui créent un univers chao­tique là où l’ordre tente, envers et con­tre tout, de régn­er. Mais la fête con­tin­ue, comme si de rien n’était, provo­quant un très pro­fond sen­ti­ment de malaise.

Char­lotte Gains­bourg est ici à mille lieues du rôle qu’elle incar­nait dans le dernier film du réal­isa­teur danois, Antichrist. Tout comme Melan­cho­lia est a mille lieues de ce précé­dent film, hys­térique. L’état dépres­sif n’est plus sien : c’est celui de sa sœur, Jus­tine. Et encore, la dépres­sion n’est que la man­i­fes­ta­tion appar­ente d’un état d’âme bien pré­cis : la mélan­col­ie. Claire, au con­traire, est, risquons le jeu de mot, « terre-à-terre » : elle est la fig­ure de la rai­son – de la sci­ence, même, par laque­lle elle ten­tera de se ras­sur­er dans la sec­onde par­tie. C’est elle qui a organ­isé, à la minute près, la céré­monie du mariage, et qui ne cesse de ramen­er sa sœur à l’intérieur de ce cadre strict. Dif­fi­cile pari, quand la mar­iée arrive avec deux heures de retard à sa pro­pre fête, qu’elle décide de pren­dre un bain au beau milieu de la soirée, ou qu’elle s’échappe dans la nuit pro­fonde du golf.

Elle flotte comme un grand lys

Jus­tine, juste­ment, est évanes­cente. Absente à ce monde, sans cesse évanouie, sans cesse en voie de dis­pari­tion. Elle assiste à son mariage, mal­gré elle, plutôt qu’elle ne se marie : elle y par­ticipe, tel un auto­mate au mécan­isme sans cesse remon­té par sa sœur Claire, pour éviter qu’il ne tombe et ne quitte la piste. On ne peut que se réjouir du choix de Kirsten Dun­st (Prix d’interprétation fémi­nine à Cannes), dont la blondeur et la peau diaphane lui per­me­t­tent de tra­vers­er le film comme en flot­tant.

Sur l’onde calme et noire où dor­ment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys.

écrivait Rim­baud. Le tableau du pein­tre préraphaélite qui don­na à l’héroïne d’Ham­let sa représen­ta­tion la plus con­nue, John Everett Mil­lais, fait d’ailleurs par­tie du mer­veilleux pro­logue du film, qui fait se suc­céder des œuvres « canon­iques » (la Melen­co­l­ia de Dür­er par exem­ple) et des plans-tableaux sidérants d’une Jus­tine flot­tant dans des univers sym­bol­iques (et sym­bol­istes), dans des atmo­sphères d’un lyrisme inouï. Lars von Tri­er rat­tache Jus­tine à un monde qui tient à la fois du roman­tisme lit­téraire et de l’expressionnisme ciné­matographique (le sec­ond étant de toute façon un héri­ti­er du pre­mier). La mélan­col­ie, cette mal­adie qui l’isole du com­mun des mor­tels, fait affleur­er le fan­tas­tique dans le film. Or, c’est pré­cisé­ment là que tient le génie de Lars von Tri­er : en ancrant pro­fondé­ment les man­i­fes­ta­tions symp­to­ma­tiques de la mal­adie dans le con­texte d’une oppres­sante et hyp­ocrite mise en scène sociale – le mariage de Jus­tine –, il inscrit tout le développe­ment de son film dans un cadre très réal­iste qui va pour­tant insen­si­ble­ment nous tir­er peu à peu vers une dimen­sion fan­tas­tique, qui s’épanouit alors dans la sec­onde par­tie.

D’une cer­taine manière, on pour­rait dire qu’il réus­sit alors le film-cat­a­stro­phe le plus angois­sant qui ait été réal­isé. Jus­tine n’est pas folle, capricieuse ou même dépres­sive. Dans la théorie des humeurs d’Hippocrate, la mélan­col­ie est un excès de bile noire (des ter­mes grecs « mélas », la bile, et « kholé », noire), dont l’excès entraîne un sen­ti­ment intense de tristesse, de détache­ment d’un monde dont le sujet mélan­col­ique perçoit la van­ité. Dans la cos­molo­gie, la planète de la mélan­col­ie est juste­ment Sat­urne. Piégée dans ce bain de con­ven­tions et de rites soci­aux, Jus­tine ne peut que som­br­er dans un état de plus en plus dépres­sif, et il ne serait pas absurde de penser que le rap­proche­ment de la planète Sat­urne n’est que la réponse à un appel que tout son corps lance à la destruc­tion de ce tis­su de rites, de codes qu’est la Terre. Non pas une créa­tion de l’esprit (dans la sec­onde par­tie, nous ne sommes pas dans le cerveau d’une malade), mais, réelle­ment, une pro­duc­tion de son état d’âme. Les mélan­col­iques sont des génies, des artistes : c’est là le sens véri­ta­ble de cette sec­onde par­tie, qui n’est autre que l’arrivée de cette âme-sœur que Jus­tine appelle de tous ses vœux. Et que sa véri­ta­ble sœur, Claire, red­oute de toutes ses forces. Sat­urne est aus­si, de ce point de vue, la rivale qui vient enlever Jus­tine à Claire. Jus­tine la mélan­col­ique est donc la véri­ta­ble artiste de la sec­onde par­tie : c’est elle qui génère ces images d’une stupé­fi­ante beauté, ces « clairs de Sat­urne », pour­rait-on dire, qui illu­mi­nent la nuit et le golfe d’une lumière sur­na­turelle. C’est elle, peut-être, qui fait réson­ner l’air somptueux du Tris­tan et Isol­de de Wag­n­er. Tout comme c’est elle qui con­stru­it, avec le fils de Claire, cette tente mag­ique dans laque­lle ils atten­dront la fin du monde. Tout est dit ici : la mélan­col­ique et l’enfant sont les deux seuls êtres du film à n’être pas encore con­di­tion­nés par le sys­tème social. Les deux seuls aus­si à con­serv­er en eux un imag­i­naire créa­teur.

« Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre »[1]

Si Lars von Tri­er n’avait plus à prou­ver qu’il était maître dans l’art de la mise en espace, jamais, peut-être, il n’aura atteint une telle maîtrise. À l’intérieur d’un même décor, le réal­isa­teur con­stru­it deux espaces opposés. Melan­cho­lia est un huis clos, ou plutôt deux huis clos dans un même lieu : le golf, et surtout la riche demeure qui le sur­plombe. Comme dans les romans goth­iques puis roman­tiques, comme dans le ciné­ma expres­sion­niste, la demeure isolée s’avère être un piège, pour Jus­tine dans la pre­mière par­tie, pour Claire dans la sec­onde. Dans la pre­mière scène du film, Jus­tine, tout juste mar­iée, approche de la mai­son dans une lim­ou­sine blanche avec son époux : mais la voiture est blo­quée à un virage, il est impos­si­ble d’aller plus loin, il va fal­loir con­tin­uer le chemin seul, à pied. C’est là le pre­mier signe de la nature fan­tas­tique du lieu dans lequel elle se rend. Songeons au pas­sage de Hut­ter dans le domaine sur lequel règne Nos­fer­atu, dans le film de Mur­nau.

Piégée dans ce haut lieu des con­ven­tions, Jus­tine s’en échappe, comme aiman­tée par Sat­urne. Sur l’immense éten­due devant la demeure, la lumière est bleuâtre, émanant de Sat­urne, et les ombres sont dou­bles, l’une pro­jetée par la lune, et l’autre par la planète de la mélan­col­ie. Quand Jus­tine marche sur l’herbe, elle n’a qu’une ombre : étrange effet d’éclairage, qui nous ramène tout droit aux éclairages fan­tas­tiques de l’expressionnisme ciné­matographique. À l’inverse, dans la sec­onde par­tie, Claire ne parvien­dra pas à quit­ter ce château, désor­mais vidée de ses invités, et dont les grandes salles vides ne réson­nent désor­mais plus que des hen­nisse­ments des chevaux. Bruits de mau­vais augure. C’est, très sym­bol­ique­ment, un pont que le cheval de Claire refuse à deux repris­es de franchir, lui refu­sant de quit­ter le lieu. Le piège se referme, l’étau se resserre. Sa man­i­fes­ta­tion la plus oppres­sante, lit­térale­ment, est cet air qui se raré­fie à l’approche de la planète, et qui fait suf­fo­quer Claire. Il ne s’agit pas là que d’un indice de la men­ace qui s’approche : c’est la mort déjà à l’œuvre. Jus­tine le sait depuis le début, le mélan­col­ique étant un clair­voy­ant. Et nous le savons, nous aus­si, qui avons vu le pro­logue.

Apokalupsis

La sec­onde par­tie, donc, déplie le film dans son pro­longe­ment cat­a­strophiste, et Lars von Tri­er nous offre sans aucun doute une des belles fins de films de l’histoire du ciné­ma. La struc­ture dra­ma­tique de cette par­tie repose entière­ment sur « la danse de la mort » que Sat­urne effectue avec la Terre : elle s’en approche une pre­mière fois, la con­tourne, s’en éloigne, avant de retourn­er pour la heurter de plein fou­et, comme dans une parade de séduc­tion. Danse de désir et de mort, donc, Eros et Thanatos. La ten­sion suit ces courbes décrites par la planète, ten­sion pal­pa­ble dans le vis­age con­trac­té de Char­lotte Gains­bourg et dans ses gestes brusques, et l’angoisse se glisse aus­si imper­cep­ti­ble­ment en nous, grâce à la bande-son qui relaie les réac­tions de la nature à l’approche du dan­ger. On entend incon­sciem­ment les chevaux hen­nir bien avant d’en avoir con­science, et l’angoisse est déjà là. C’est sur ce mode que Lars von Tri­er réus­sit la somptueuse scène finale. Jamais on aura si bien mon­tré que la force de l’image réside peut-être moins dans ce qu’elle mon­tre que dans ce qu’elle sug­gère : en d’autres ter­mes que le hors-champ est bien ce qui vient habiter l’image, en ce qu’il y dis­sémine ses signes : traces d’une présence encore absente, mais qui men­ace d’envahir le champ. Alors que Sat­urne approche désor­mais irrémé­di­a­ble­ment, la caméra cadre les deux sœurs et le petit garçon, blot­tis sous la tente mag­ique con­stru­ite par Jus­tine, et c’est sur leurs vis­ages que l’on voit la col­li­sion se pro­duire. C’est seule­ment à cet instant que Lars von Tri­er se per­met de faire pass­er plein champ l’image de l’apocalypse. Le mot apokalup­sis sig­ni­fie en grec : révéla­tion, enlève­ment du voile.

Par le titre qu’il a choisi, Lars von Tri­er s’est inscrit d’emblée dans une fil­i­a­tion philosophique, lit­téraire, esthé­tique et icono­graphique extrême­ment riche, mais dont la richesse même a pu con­duire à « dévi­talis­er » le thème même de la mélan­col­ie. En d’autres ter­mes, à favoris­er la nais­sance de clichés. Le pro­logue du film revendique ouverte­ment la fil­i­a­tion icono­graphique, et le film lui-même, en quelques-unes de ses scènes les plus évo­ca­tri­ces, joue de cette icono­gra­phie, en la revi­tal­isant. Ain­si, lorsque Jus­tine, dans la pre­mière par­tie, rem­place tout à coup les repro­duc­tions qui sont présen­tées dans le bureau de son père – des tableaux abstraits – par des pein­tures fig­u­ra­tives qui expri­ment son état d’âme. Plus dis­crète­ment, dans la sec­onde par­tie, alors que Sat­urne est toute proche, Claire part à la recherche de Jus­tine, qu’elle retrou­ve allongée au bord de l’eau, au milieu des plantes aqua­tiques, offrant son corps nu à la planète bleue. L’Ophélie de John Everett Mil­lais est dev­enue la Jus­tine de Lars von Tri­er, une mélan­col­ique dont le corps se teinte de bleu dans cette étreinte avec Sat­urne.

Notes

Notes
↑1 Cette phrase indique, dans Nos­fer­atu (Mur­nau, 1922) l’en­trée de Hut­ter sur les ter­res du vam­pire. Ter­ri­toire mys­térieux et sur­na­turel, où les phénomènes n’obéis­sent plus aux lois ter­restres.