Dernier chef‑d’œuvre des sev­en­ties à rester encore assez mécon­nu (absent en DVD), Nashville parvient aujourd’hui sur nos écrans avec une cer­taine aura de mys­tère. Réal­isé en 1975, le film d’Altman déroule une fresque sur l’Amérique de l’époque, alors éclaboussée par le scan­dale du Water­gate et frap­pée d’une pro­fonde crise iden­ti­taire. En un réc­it choral majestueux, Alt­man rap­proche et dis­tan­cie les épreuves (musi­cales) d’une ville, d’un pays, où les étoiles qui les com­posent sem­blent déclin­er, comme sur le point de som­br­er.

MASH, John McCabe, Le Privé, depuis ses débuts au ciné­ma, Alt­man n’a cessé de brouiller les pistes en renou­ve­lant tous les gen­res auquel il s’est attaqué. En une matière com­pos­ite où bande-son et image sont con­stam­ment détournées par des effets dis­tan­ciés, le réal­isa­teur n’a cessé d’injecter ce venin ironique et poli­tique qui sied à l’époque et à sa per­son­nal­ité. L’idée de cir­con­scrire le temps d’une époque en cinq jours, de faire advenir les con­tra­dic­tions de l’Amérique des années 1970 à la seule ville de Nashville (berceau de la coun­try), mar­que une ambi­tion peu com­mune au cen­tre d’une décen­nie attirée par les petites formes de ciné­ma. Or, il ne faut s’y mépren­dre, Alt­man per­pétue ce vibrant attache­ment aux des­tins mar­gin­aux et décen­trés de l’Amérique. Ain­si, à la manière des deux pre­miers Par­rain, l’objectif con­siste à scruter les échan­til­lons d’une com­mu­nauté, de les con­fron­ter, jusqu’à les totalis­er en une pein­ture plus métaphorique. Cela se matéri­alise à l’écran par un réc­it-choral, un rassem­ble­ment de musique coun­try-folk et l’horizon d’un meet­ing pour les pri­maires d’une prési­den­tielle. En près de deux heures quar­ante, le réal­isa­teur agrippe et relâche des frag­ments de vie, de mœurs, en apparence dérisoires, mais tous amenés à se crois­er, se dis­put­er, se voir devenir.

Autant le dire tout de suite, Nashville fait irrémé­di­a­ble­ment penser à un autre rassem­ble­ment musi­cal cap­té en 1969 sur la côte améri­caine, le fes­ti­val de Wood­stock. Il faut alors se sou­venir de son mon­tage-fleuve, véri­ta­ble assem­blage de dis­cours et envolées d’une Amérique mar­quée au fer rouge par ses esprits idéal­istes, con­ser­va­teurs et fes­tifs. Et de ce débor­de­ment par lequel bat­tait le pouls d’une énergie gran­dis­sante, le film Wood­stock par­ve­nait à englober une total­ité réu­nie en un lieu édénique, un temps (hip­pie) comme sus­pendu. Car si le film reste aujourd’hui un grand rock­u­men­taire, c’est avant tout par la mul­ti­pli­ca­tion de ses plans dis­per­sés, ces bat­te­ments cap­tés en des local­ités éclatées (ville/festival, scène/ fos­se, campement/lotissement). Ain­si, face à Wood­stock, l’idéal com­mu­nau­taire et la con­ver­gence idéologique se tien­nent en une total­ité unie. À la vision du film de Michael Wadleigh, per­siste l’idée que c’est en faisant la somme de ses frag­ments que l’Amérique finit par être cap­turée et peut, in fine, réfléchir ce qu’elle dégage (bruits et images con­fon­dus). Et Nashville, par le dis­posi­tif choral qu’il établit, de repren­dre la struc­ture de Wood­stock, plus large­ment du réc­it améri­cain, afin de faire éprou­ver ce qui, depuis la fin de l’idéal com­mu­nau­taire et l’euphorie tra­ver­sant les pre­mières pel­licules sev­en­ties, a con­sid­érable­ment évolué.

Face à Nashville, il fau­dra se ren­dre compte que son intérêt se situe au-delà du cadre d’une époque qui, aujourd’hui, paraît loin­taine. De même, s’il faut savoir écouter sa durée icon­o­claste, le film choral d’Altman perd peut-être de sa force en faisant la part belle à une musique obsolète et à des micro-scènes qui paraitront anec­do­tiques si elles ne sont pas enten­dues dans l’ensemble glob­al du pro­jet. Enfin, et dans la même lignée, Nashville peut pos­er prob­lème quant au nom­bre de per­son­nages défi­lant entre ses coupes. Or, il s’agit bien là du geste de Robert Alt­man. Celui qui con­siste à provo­quer un gigan­tesque caram­bo­lage sur une voie illis­i­ble, à nous égar­er au cœur d’un réc­it où les pas des uns dis­parais­sent au gré d’une coupe, d’un rac­cord ou d’un décadrage sonore et plas­tique. Les îlots de soli­tude enchâssés des vingt-qua­tre per­son­nages pro­duisent donc, dans le flux des images, une forme de chaos, un sen­ti­ment d’égarement. Mais ce bal­let d’apparition, le mys­tère dont chaque per­son­nage est nim­bé, bous­culeront bien­tôt la con­fu­sion ini­tiale pour révéler un intérêt jamais démen­ti.

De la jour­nal­iste Opal plus pas­sion­née par son nom­bril-micro que par les gens qu’elle croise, à l’étoile coun­try décli­nante Bar­bara Jean, le tableau de Nashville ne brille jamais. Cha­cun sem­ble se réfugi­er dans ses pro­pres clichés, sa bulle autiste jusqu’à défendre ses intérêts pro­pres, comme qui dirait libéraux et con­ser­va­teurs. Et ce qui, man­i­feste­ment, se révèle au cœur de ce caphar­naüm géant, s’apparente aux ger­mes d’un cloi­son­nement général­isé, d’un impos­si­ble rassem­ble­ment proche de l’en­lise­ment. Les fameux champ-con­trechamp des con­certs filmés de Wood­stock ont donc lais­sé place, dans la fic­tion d’Altman, à une forme d’indifférence, du moins à une énergie plom­bée. L’ère des médias et des télé­com­mu­ni­ca­tions (la télévi­sion, le télé­phone, ses écoutes…) que tra­vaille la riche tex­ture sonore, est ici inter­rogée par d’ingénieuses cor­re­spon­dances reposant sur l’alternance (thé­ma­tique, sym­bol­ique). Par l’emploi d’ef­fets idéale­ment tenus sur cer­taines par­ties (rac­cords sonores, musi­cales), le cinéaste ne fait qu’accuser l’absence de liai­son qui pèse sur la société d’un spec­ta­cle vicié, où s’effrite tout dis­cours poli­tique. Ain­si, et c’est là l’essentiel, une (voire plusieurs) ques­tion court, sus­pendue, tout au long de Nashville : com­ment faire tenir le cœur d’une Amérique aus­si dis­per­sée que résignée ? Que devient une nation quand ses class­es ne se mélan­gent plus et ne pren­nent plus la peine d’échanger ? Par quelle sorte d’acte (meur­tri­er, spec­tac­u­laire, poli­tique) faut-il alors pass­er pour que ces béances retrou­vent un sem­blant d’unité ?

Une fois encore, Nashville rejoint pleine­ment ces films qui n’ont jamais cessé de son­der une réal­ité, de faire la lumière sur un monde, où le con­stat ter­mi­nal ne demeure que celui d’un échec, d’une fin annon­cée. C’est dans ce sens que Robert Alt­man inter­rogera vingt ans plus tard les enfants d’une Amérique déchue en un autre film-choral, l’idéalement nom­mé Short Cuts.