Too Much Pussy a déjà fait le tour des fes­ti­vals gay et les­bi­ens inter­na­tionaux où il a acquis un côté culte auprès des filles et de la cri­tique. Ce doc­u­men­taire d’Émilie Jou­vet a enfin les hon­neurs d’une sor­tie en salles bien méritée, qui lui per­me­t­tra de s’affranchir d’une audi­ence presque exclu­sive­ment homo. Car ce road-movie féminin, pen­dant sexe et queer du Tournée d’Almaric, déjoue les pièges du film com­mu­nau­taire auto­cen­tré pour nous apporter une joyeuse bouf­fée d’euphorie lib­er­taire.

Émi­lie Jou­vet a déjà à son act­if plusieurs courts expéri­men­taux et surtout un long métrage, One Night Stand, incur­sion saluée dans le porno féminin queer[1]. Avec Too Much Pussy, la réal­isatrice pour­suit ses recherch­es artis­tiques et théoriques autour de la pen­sée pro-sexe[2]. Avec sa com­plice Wendy Delorme, Émi­lie Jou­vet a ain­si créé une troupe éphémère de 7 « sluts » (référence au man­i­feste fémin­iste des 343 salopes), groupe hétérogène com­posé de DJettes de la scène under­ground, d’actrices X, d’écrivaines ou de danseuses. Embar­quées dans leur van, elles par­courent l’Europe pour présen­ter leur spec­ta­cle. Ce show inclass­able est une sorte de cabaret bur­lesque sex­uelle­ment explicite, une auberge espag­nole où les filles se dés­apent, con­fron­tent leurs corps aux exci­ta­tions les plus prim­i­tives, simu­lent l’acte sex­uel, impro­visent mais surtout théorisent ! Car si le spec­ta­cle flirte avec le porno, il est tou­jours sous-ten­du d’un mes­sage politi­co-fémin­iste qui évac­ue tout tape à l’œil et ouvre de nou­velles per­spec­tives.

De Paris à Berlin, en pas­sant par Brux­elles ou Copen­h­ague, Émi­lie Jou­vet a donc passé un été sur les routes avec ces joyeuses luronnes. Mais Too Much Pussy n’est pas pour autant un film de vacances, délire entre copines fait pour sat­is­faire le nar­cis­sisme de ses pro­tag­o­nistes. À côté des cap­ta­tions de per­for­mances et de quelques vignettes classées X, la force de ce road-movie est de « provo­quer » des sit­u­a­tions sujettes aux débats sur le fémin­isme, l’exploration de la sex­u­al­ité et des gen­res, la vision du porno ou encore aux prob­lèmes ren­con­trés par les les­bi­ennes pour accéder à la préven­tion con­tre les mal­adies sex­uelle­ment trans­mis­si­bles. Comme une mise en abîme, ces séquences back­stage fonc­tion­nent elles-mêmes comme des micro-per­for­mances en plein air qui accentuent d’autant plus cette cor­réla­tion entre le « too much flesh » et la pen­sée tou­jours active. On pense notam­ment à ce pas­sage poilant où la per­formeuse Sadie June place un spécu­lum dans son vagin et invite ses amies à voir son intim­ité ; ou encore à cette scène de mas­sage col­lec­tif où les filles racon­tent ce qu’elles voulaient faire lorsqu’elles étaient petites. Quoi qu’il en soit, le pro­pos n’est jamais lourd ni appuyé. Ici, on préfère rire et détourn­er les codes que de jouer aux chi­ennes de gardes. Il faut dire que les filles n’ont pas peur d’appeler un gode un gode (ni de join­dre la théorie à la pra­tique, d’ailleurs) et qu’elles font preuve d’un humour et d’une ironie bien­faitrice pour faire vol­er en éclats tous les tabous. C’est bien là toute la saveur de ce Too Much Pussy qui, durant 1h30, tient par­faite­ment la longueur et gagne une uni­ver­sal­ité qui lui per­met de par­ler à tous les publics, les­bi­ennes, gay ou hétéros.

Comme son titre l’indique, ne cherchez pas de garçons dans le doc­u­men­taire. Avec un brun de légèreté, les rares fig­ures mas­cu­lines sont vite expédiées, tou­jours parce qu’elles appa­rais­sent comme briseuses de lib­erté. C’est le cas de ce patron de boîte qui les somme à finir leur show et provoque une mini crise de nerfs de Wendy Delorme ; ou encore de cet employé de bar qui aimerait avoir accès aux toi­lettes pour hommes alors que les filles y ont créé leur loge de for­tune. Au pas­sage, Too Much Pussy en prof­ite pour tacler une réal­ité de la pen­sée queer (pour­tant née dans le sil­lage du fémin­isme) qui, tout en revendi­quant la mix­ité, ignore cer­taines prob­lé­ma­tiques des femmes et des les­bi­ennes. Mais ce que ce doc­u­men­taire prou­ve surtout c’est que les filles sont capa­bles de réus­sir là où bon nom­bre de garçons échouent, à savoir trou­ver le juste équili­bre entre le sexe, l’artistique, le poli­tique et le mil­i­tan­tisme. On a hâte de voir la suite – Much More Pussy – qui vient tout juste d’être tournée !

Notes

Notes
↑1 Le site offi­ciel de la réal­isatrice [->http://www.emiliejouvet.com/] pro­pose un panora­ma assez com­plet de ses dif­férents travaux.
↑2 Né aux USA, ce mou­ve­ment revendique une sex­u­al­ité fémi­nine décom­plexée loin des arché­types soci­aux phal­locra­tiques. Vir­ginie Despentes a récem­ment tra­vail­lé sur ce sujet dans son doc­u­men­taire Mutantes.