On pense d’abord avoir affaire à une fable sur l’absence d’amour entre une mère et son enfant ; un sujet aus­si pas­sion­nant que rarement traité[1]. Fausse piste : le nou­veau film de la Bri­tan­nique Lynne Ram­say, qu’on a con­nue plus inspirée (même si Rat­catch­er et Le Voy­age de Morvern Callar témoignaient déjà d’un pen­chant pour un esthétisme un peu creux) s’appuie plutôt sur un argu­ment de série B, voire Z : la nais­sance d’un Antéchrist au sein d’une famille ordi­naire. Mais We Need to Talk about Kevin n’a pas l’excuse d’être une série B ou Z : c’est sous un embal­lage au for­mal­isme pré­ten­tieux et sans une once d’humour qu’il véhicule sa vision du monde sim­pliste et désagréable.

Eva vit seule dans une mai­son qu’elle s’épuise à net­toy­er – des incon­nus mal inten­tion­nés ont bar­bouil­lé la façade de pein­ture rouge. Elle occupe un poste inin­téres­sant, et pour lequel elle est vis­i­ble­ment surqual­i­fiée, dans une petite entre­prise où règne une ambiance sin­istre. Pour­suiv­ie par la curiosité mal­saine voire l’hostilité des autres employés, des voisins et par­fois de sim­ples pas­sants, elle fuit toute com­pag­nie. Flash­back : Eva et Franklin vivent heureux et amoureux, jusqu’à ce que le com­porte­ment étrange du petit Kevin, fruit de leur union, ne vienne semer un malaise crois­sant chez la jeune mère.

L’ouverture est sai­sis­sante : Eva, toute de rouge enduite, est bal­lot­tée au sein d’une foule com­pacte, filmée en con­tre­p­longée comme un organ­isme pluri­cel­lu­laire ani­mé d’une vie pro­pre. Tous patau­gent dans des tor­rents d’une bouil­lie rouge. Rien n’est expliqué, mais un ama­teur de cou­tumes pit­toresques pour­ra devin­er que la scène se déroule à Bunel pen­dant la fête de la « Tomati­na » : des tonnes de tomates bien mûres sont alors déver­sées dans les rues de cette petite ville espag­nole. On sent rapi­de­ment que la séquence a valeur de présage, que ces litres et ces litres de pulpe rouge, qu’on pour­rait aisé­ment con­fon­dre avec du sang, n’annoncent rien de bon…

De peur sans doute que son spec­ta­teur n’ait pas immé­di­ate­ment com­pris que l’on s’achemine vers une con­clu­sion bien sanglante, Lynne Ram­say va s’ingénier, durant près de deux heures, à gâch­er le vrai-faux sus­pense de son film, qu’une con­struc­tion tem­porelle inutile­ment alam­biquée tente pour­tant de ménag­er, en le saupoudrant de métaphores trans­par­entes (la pein­ture rouge qui souille les mains de la mère du mon­stre, et dont elle ne parvient pas à se débar­rass­er), et de signes d’une con­fon­dante lour­deur (ce zoom sur un œil dans lequel se reflète une cible de tir à l’arc). Surtout, la réal­isatrice abuse d’une poignée d’ef­fets de mise en scène des­tinés à installer un sen­ti­ment d’ago­ra­pho­bie (déshu­man­i­sa­tion des décors) et de fatal­ité (les sons de la séquence suiv­ante com­men­cent quelques sec­on­des avant la fin de la scène en cours). Leur emploi sys­té­ma­tique ne tarde pas à les ren­dre aus­si voy­ants qu’insupportables.

Ain­si, la grande idée de Lynne Ram­say, dont elle est vis­i­ble­ment très fière, c’est d’avoir lais­sé trem­per sa pel­licule dans un rouge agres­sif et bien tape-à‑l’œil[2]. Dans We Need to Talk about Kevin, il n’y a pas une scène, pas une lumière, qui ne soient badi­geon­nées d’écarlate. Au choix, on pour­ra s’énerver devant ce procédé épou­vantable­ment répéti­tif, ou bien tromper son ennui en jouant à devin­er ce que con­tien­dra le plan suiv­ant : un sal­adier rouge, du vin rouge, un abat-jour rouge, des boîtes de con­serve rouges, un ours en peluche rouge, de la con­fi­ture rouge ou les chiffres rouges d’un réveil à cristaux liq­uides ? On arrête là l’énumération, qui autrement ris­querait de devenir aus­si fas­ti­dieuse à l’écrit qu’à la vision du film. On n’a juste pas vu de pois­son rouge, mais c’était peut-être dû à une erreur d’inattention.

Tout cela pour­rait prêter à sourire si We Need to Talk about Kevin ne lais­sait transparaître autant d’esprit de sérieux, voire de van­ité, et s’il n’avait été sélec­tion­né en com­péti­tion offi­cielle du plus pres­tigieux des fes­ti­vals de ciné­ma (d’où il est heureuse­ment repar­ti bre­douille). Mais ce qui rend le film résol­u­ment antipathique, c’est la thèse qu’il déploie, et qu’il n’essaie même pas de cam­ou­fler der­rière un quel­conque habil­lage fan­tas­tique : celle d’un Mal à l’état brut, sur­gis­sant par généra­tion spon­tanée. À peine né, Kevin est déjà un per­vers manip­u­la­teur, un psy­chopathe en puis­sance. Dès l’âge de deux ou trois ans, il regarde par en-dessous (le jeune acteur, comme les suiv­ants, sur­joue l’hostilité) et refuse de jouer au bal­lon (rouge) avec sa mère. Les pre­miers mots qu’on l’entend pronon­cer sont « Meurs ! », « Meurs ! » et encore « Meurs ! » – devant un jeu vidéo vio­lent, car on n’est pas à un cliché près. Les par­ents sont pour­tant bien inten­tion­nés, même si le père est totale­ment absent (ce que la mise en scène, encore une fois, surligne lour­de­ment). Mais c’est de leur bon­té-même que sem­ble se nour­rir la méchanceté de leur fils ; et ce n’est que lorsqu’Eva per­dra enfin patience et lèvera la main sur lui qu’il con­de­scen­dra à lui témoign­er un peu de respect. En plus de militer pour la détec­tion des meur­tri­ers dès la mater­nelle, le film laisse alors enten­dre qu’avec quelques châ­ti­ments cor­porels et bras cassés de plus, Kevin aurait filé plus droit ! Le thème des enfants-mon­stres, très en vogue ces dernières années[3] (ce qui, en pas­sant, révèle un pro­fond malaise civil­i­sa­tion­nel), aura rarement été aus­si sot­te­ment exploité.

Rien à sauver, donc, de We Need to Talk about Kevin ? Peut-être la presta­tion de Til­da Swin­ton – pas aus­si excep­tion­nelle qu’on l’a écrit ici ou là, mais qui parvient à rester digne dans un film qui ne fait rien pour l’aider. Mais elle ne peut faire oubli­er la minu­tie sadique avec laque­lle est mis en scène le cal­vaire de son per­son­nage de mère-courage qu’on ne voit jamais se révolter con­tre la vile­nie de son fils, la pas­siv­ité de son mari, la mesquiner­ie de son entourage. Il y a dans tout le film une com­plai­sance et une absence d’élégance dans le regard (voir les scènes où appa­rais­sent les col­lègues d’Eva, tous avilis par la caméra de Ram­say) qui achève de nous faire voir rouge.

Notes

Notes
↑1 Citons tout de même L’Étranger en moi ou La Brindille.
↑2 Soyons justes : on a aus­si repéré un peu de jaune canari çà et là.
↑3 Esther, Splice, The Chil­dren ou l’intéressant Joshua, dont We Need to Talk about Kevin sem­ble un remake chi­chi­teux…