Begin­ners : les débu­tants. Pour Mike Mills, l’im­por­tant est de se sou­venir que la beauté de nos vies réside dans nos pre­miers pas : faut-il que l’Homme soit incon­scient pour se lancer dans le vide et pren­dre le risque de com­mencer, ou de recom­mencer, sa vie sociale, amoureuse, sex­uelle, pro­fes­sion­nelle… Réal­isa­teur en 2005 d’un pre­mier film remar­qué, Mike Mills est artiste, graphiste, cinéaste : un touche-à-tout comme on en croise beau­coup au gré des sor­ties de films, de Miran­da July à John Cameron Mitchell ou Jonathan Caou­ette, dont les œuvres plus ou moins inspirées agi­tent la presse le temps de leur sor­tie avant de som­br­er, par­fois, dans l’ou­bli. La réus­site de Begin­ners tient dans son absence totale de van­ité, en dépit de son car­ac­tère qua­si auto­bi­ographique : peu importe que ce film-là passe à la postérité ou qu’il soit oublié dans six mois, Mike Mills n’a de toute manière pas la pré­ten­tion de réin­ven­ter le geste ciné­matographique. Chronique sen­si­ble et pop­u­laire, Begin­ners a la déli­catesse d’un haïku : à peine a‑t-on le temps d’être hap­pé, par­fois même boulever­sé, par son absolue sincérité, que le film con­tin­ue d’a­vancer, lais­sant der­rière lui le sou­venir d’un sen­ti­ment si fugace que l’on se demande même s’il a existé.

Dans le rôle du dou­ble du réal­isa­teur, Ewan McGre­gor est Oliv­er, un jeune graphiste dont le quo­ti­di­en est un peu tourneboulé quand son père lui apprend, suite au décès de sa mère, qu’il est homo­sex­uel et qu’il compte bien, à 75 ans passés, vivre pleine­ment sa sex­u­al­ité. L’ivresse de la lib­erté ne dur­era qu’un temps : atteint d’un can­cer, il s’éteint quelques mois plus tard. Sans avoir toutes les répons­es à ses ques­tions, Oliv­er voit arriv­er la quar­an­taine et se retrou­ve fort dému­ni devant l’héritage famil­ial, tant psy­chologique que matériel, avec lequel il doit désor­mais com­pos­er. Sa ren­con­tre avec Anna, jeune actrice française dont il tombe amoureux, n’arrange pas vrai­ment les choses…

Entre d’autres mains, Begin­ners aurait les allures d’un mélo, voire d’une de ces comédies douces et amères qui font par­fois le bon­heur du box office sans qu’on ne com­prenne jamais vrai­ment pourquoi. Si Mike Mills n’échappe pas à quelques petites coquet­ter­ies qui don­nent par­fois à son film l’al­lure mali­cieuse des cas­es de Peanuts (la célèbre BD de Schulz avec Char­lie Brown et son chien Snoopy), il se tient la plu­part du temps remar­quable­ment en retrait des codes usés de la comédie indépen­dante améri­caine. C’est qu’à la dif­férence des per­son­nages si for­matés d’un Lit­tle Miss Sun­shine, les héros de Mike Mills touchent par leur sim­plic­ité, qu’une atten­tion toute par­ti­c­ulière portée aux détails les plus anodins rend encore plus boulever­sants. C’est pré­cisé­ment en s’at­tar­dant sur des plans a pri­ori insignifi­ants, dénués de tout enjeu scé­nar­is­tique, que le réal­isa­teur trou­ve le ton juste et donne à ses comé­di­ens la pos­si­bil­ité de creuser leurs per­son­nages jusqu’à l’os (Ewan McGre­gor et Christo­pher Plum­mer sont for­mi­da­bles ; Mélanie Lau­rent, quant à elle, sem­ble com­pren­dre pour la pre­mière fois ce que c’est qu’être une actrice).

On pense à un stan­dard du jazz chan­té par une voix fausse­ment aimable, une de ces ritour­nelles de Bil­lie Hol­i­day qui peu­vent pass­er pour un fond sonore plaisant pour ceux qui ne ten­dent pas l’or­eille. La mélodie de Begin­ners, der­rière son appar­ente sim­plic­ité, cache des digres­sions inat­ten­dues ; par un beau tra­vail de mon­tage, le film passe sans cesse du passé au présent et vice-ver­sa, s’of­frant des échap­pées belles au gré de ses envies, remon­tant le cours des sou­venirs de son héros pour par­fois se per­me­t­tre un décrochage quand un per­son­nage sec­ondaire ou une anec­dote savoureuse fait son appari­tion… Le film, alors, prend pro­gres­sive­ment une ampleur insoupçon­née, et les petites notes acidulées du début révè­lent une tour­nure plus grave. Begin­ners mêle dans un même mou­ve­ment le trag­ique et l’an­odin, col­orant les choses les plus super­fi­cielles d’un soupçon de mélan­col­ie, délestant les drames de toute com­plai­sance. C’est dans cet entre-deux que le film se niche : radi­ographe vir­tu­ose des petits ater­moiements sen­ti­men­taux et des grands drames de la vie, Mike Mills se révèle un cinéaste généreux et attachant, qu’on espère retrou­ver rapi­de­ment.