Si le titre français assez mièvre choisi pour C’mon C’mon pou­vait déjà faire red­outer une nou­velle occur­rence de ce que le ciné­ma indie états-unien peut offrir de pire, il restait encore pos­si­ble d’y voir la néces­sité de traduire une expres­sion peu vendeuse (« Allez, allez… »), en promet­tant au spec­ta­teur une bonne dose de chaleur humaine. Force est de con­stater que ce choix con­firme hélas la pre­mière hypothèse : Nos âmes d’enfants est bel et bien la cas­cade de bons sen­ti­ments annon­cée, un feel-good movie appuyé et ce par­fois jusqu’à l’indécence, con­va­in­cu qu’il suf­fit de filmer du joli et du mignon pour être « human­iste » (ce mot, dont on con­naît l’ambivalence, suinte par tous les pores du film). Le réc­it se con­cen­tre sur John­ny (Joaquin Phoenix), un homme céli­bataire qui com­mence à s’occuper de Jesse (Woody Nor­man), le fils de sa sœur Viv, débor­dée par l’énergie de l’enfant et les trou­bles bipo­laires de son époux. Cette intrigue intime est artic­ulée à une intrigue pro­fes­sion­nelle : jour­nal­iste, John­ny inter­roge des enfants sur leur con­cep­tion de la vie et de l’avenir. Ces deux lignes nar­ra­tives accouchent de la même morale : chaque généra­tion a quelque chose à appren­dre de l’autre. Le film ressasse cette idée élé­men­taire dans une lénifi­ante chronique famil­iale où tout chem­ine pro­gres­sive­ment vers un assainisse­ment des dif­férentes rela­tions.

La vérité sort de la bouche des enfants

Mike Mills cul­tive une esthé­tique de la joliesse et de la déli­catesse qui cherche à charmer le spec­ta­teur en lui mon­trant des per­son­nages sup­posés atten­dris­sants, tout en saupoudrant leurs inter­ac­tions de quelques tran­si­tions pure­ment déco­ra­tives (des inter­views édi­fi­antes d’enfants par John­ny, et des plans urbains d’une grande banal­ité). Comme si l’art con­sis­tait en la « représen­ta­tion de belles choses » et non dans la « belle représen­ta­tion des choses »[1]. Aus­si la mise en scène repose-t-elle sur un noir et blanc à la pré­ciosité jamais jus­ti­fiée, poudre aux yeux qui ne cache pour­tant pas l’absence totale de per­son­nal­ité du film. Mills varie les échelles de plan et les mou­ve­ments d’appareil sans don­ner l’impression de suiv­re un cap formel clair, tout en rem­plis­sant cet écrin creux d’une somme de scènes pen­sées comme élo­quentes : le per­son­nage de Jesse, petit garçon de neuf ans au vis­age angélique qui se réveille en écoutant le Requiem de Mozart (pour que l’on com­prenne bien à quel point il est hors du com­mun, il écoutera cette œuvre à pas moins de cinq moments, tan­tôt seul, tan­tôt en dansant par-dessus avec sa mère…) ; les mul­ti­ples enfants inter­rogés par John­ny qui nous con­firmeront cha­cun dans l’idée que décidé­ment, la vérité sort bel et bien de la bouche des enfants ; les con­fes­sions un brin embar­ras­santes de John­ny à son micro de jour­nal­iste, pour don­ner au spec­ta­teur un accès à la psy­cholo­gie du per­son­nage…

Mais Nos âmes d’enfants n’est pas qu’un inof­fen­sif inven­taire de la gen­til­lesse et de la bizarrerie humaines : à vouloir embrass­er d’un regard bien­veil­lant toute la joliesse de l’existence, il se retrou­ve à filmer com­plaisam­ment des moments de souf­france dont il est inca­pable de restau­r­er la grav­ité, au risque d’instrumentaliser leur poten­tiel dra­ma­tique. Ain­si le son in est-il sys­té­ma­tique­ment mis en sour­dine dans les scènes où fig­ure le per­son­nage du père. Si ce dis­posi­tif vise prob­a­ble­ment à soulign­er la soli­tude du bipo­laire, il nimbe surtout cette dernière d’une sorte de fas­ci­na­tion embar­ras­sante, don­nant l’impression qu’il est préférable d’exacerber l’altérité incom­préhen­si­ble du per­son­nage que de chercher à l’intégrer dans l’espace du film. En somme, elle n’a le droit qu’à une semi-exis­tence, comme s’il fal­lait respecter un équili­bre entre les séquences de ten­dresse et quelques visions plus tristes, sans toute­fois aller au bout d’un proces­sus qui ris­querait de met­tre le feel-good movie en péril. Cette ambiva­lence révèle l’impasse que ren­con­tre un ciné­ma voulant démon­tr­er que la vie vaut mal­gré tout la peine d’être vécue, tout en don­nant une place super­fi­cielle aux choses mêmes qui la ren­dent par­fois insouten­able.

Notes

Notes
↑1 Emmanuel Kant, Cri­tique de la fac­ulté de juger, §48.