Des couleurs flam­boy­antes et une ten­sion éro­tique per­ma­nente : Le Nar­cisse noir est le chef d’œu­vre de la pro­duc­tion Archers, créée par Pow­ell et Press­burg­er.

Un groupe de nonnes par­tent fonder un dis­pen­saire, près de Dar­jeel­ing, dans le palace de Mopu. Édu­quer la pop­u­la­tion locale, c’est-à-dire leur enseign­er l’anglais, tout en gar­dant l’esprit du monachisme, c’est la tâche qui incombe à la très jeune mère supérieure, Sœur Clodagh, incar­née par la très belle Deb­o­rah Kerr. Mais le palace de Mopu n’est pas un lieu comme les autres : ancien harem, il sem­ble encore regorg­er des ten­sions sex­uelles qui l’an­i­maient jadis. Ce lieu sera donc pour les nonnes, le moyen de con­naître leur force, mais aus­si leurs lim­ites. Le per­son­nage de Mis­ter Dean (David Far­rar), leur inter­locu­teur priv­ilégié et médi­a­teur avec la pop­u­la­tion locale, incar­ne admirable­ment cette ten­ta­tion.

C’est la frus­tra­tion sex­uelle qui est peut-être le thème prin­ci­pal du film. Face à Mis­ter Dean, Sœur Clodagh doit garder son sens du devoir et d’obéissance à la com­mu­nauté qu’elle dirige. Jamais elle ne doit céder et c’est elle qui doit con­va­in­cre Sœur Ruth de résis­ter à la ten­ta­tion. C’est à tra­vers les dia­logues, fins et pleins de sous-enten­dus (la périphrase et la prétéri­tion tran­scrivent par­faite­ment la manière détournée de dire les choses, sans vrai­ment les dire), que l’on perçoit l’épreuve qu’endure Sœur Clodagh : chaque parole qu’elle prononce résonne comme un dia­logue intérieur, son inter­locu­teur ne devenant alors que le moyen d’exprimer ses pro­pres angoiss­es. Le spec­ta­teur explore ain­si la per­son­nal­ité de Sœur Clodagh, avec sa part d’ombre et son passé que l’on décou­vre au fil du film grâce à plusieurs flash-backs.

L’ambiance du film doit beau­coup aux décors de cet Himalaya brumeux, de ce monastère qui donne directe­ment sur un abîme, tou­jours présent, tou­jours proche. La chute est donc pos­si­ble et serait fatale. L’absence de com­mu­ni­ca­tion avec la pop­u­la­tion locale les isole d’autant plus que les nonnes ne les com­pren­nent pas, que ce soit leur langue ou leurs cou­tumes. L’ambiance sonore ajoute une ten­sion sup­plé­men­taire : le son des cloches du monastère s’oppose au son des trompettes et des tam­bours du vil­lage. L’univers sonore est le lieu de con­traste entre les deux cul­tures : les cloches sont imposées au vil­lage qui n’a aucune envie de suiv­re leur rythme, préférant le tam­bour, qui résonne dès que quelqu’un souf­fre et qui s’arrête dès que celui-ci meurt. Sor­ti en 1947, l’année de l’indépendance de l’Inde, ce film a d’ailleurs don­né lieu à plusieurs inter­pré­ta­tions poli­tiques : il est vrai que l’on peut voir dans ce film le sym­bole de l’incommunicabilité entre la pop­u­la­tion locale et la com­mu­nauté religieuse qui leur est extérieure. Ain­si, les leçons d’anglais sem­blent inutiles (l’apprentissage de la langue se résume aux noms des fleurs) et soulig­nent l’i­nadéqua­tion de la coloni­sa­tion avec les “besoins” de la pop­u­la­tion locale. C’est à une réflex­ion sur l’altérité que peut don­ner lieu ce film : les nonnes ne s’intègrent pas au vil­lage et n’acceptent aucune des cou­tumes locales. La scène comique dans laque­lle Sœur Clodagh aimerait deman­der au moine ermite de se déplac­er de quelques mètres pour ne pas trou­bler les nonnes est révéla­trice de cet abîme qui sépare les deux cul­tures : ces nonnes ne parvi­en­nent pas à s’adapter et préfèrent impos­er leur pro­pre vision des choses. M. Dean, bien loin des préoc­cu­pa­tions religieuses des nonnes, fait con­traste avec sa capac­ité à s’être adap­té aux cou­tumes locales. Et de la même manière, le départ des nonnes à la fin du film pour­rait sym­bol­is­er le départ des Anglais d’Inde. Ce film dresse finale­ment un por­trait de la fin de la coloni­sa­tion anglaise.

L’am­biance sonore se car­ac­térise égale­ment par l’om­niprésence du sif­fle­ment du vent qui s’infiltre partout, dans toutes les cham­bres de cet ancien harem. Esprit qui voit tout ? Réminis­cences du lieu ? Ici, tout se mélange et trou­ble les sœurs de la com­mu­nauté. Ce vent enivrant empêche Sœur Clodagh dès ses pre­mières nuits dans le palace et per­turbe la com­mu­nauté religieuse. Sym­bole d’un passé refoulé, il s’introduit par les fenêtres ouvertes sur le vide. La beauté du film tient égale­ment dans sa qual­ité formelle, à tra­vers les couleurs flam­boy­antes et une pho­togra­phie sans égal, per­met de met­tre en valeur la richesse de l’intrigue. Le Nar­cisse noir est sou­vent con­sid­éré comme un chef d’œuvre de la pro­duc­tion The Archers. Créée en 1943 par Press­burg­er et Pow­ell, elle offre une alter­na­tive au ciné­ma bri­tan­nique de l’époque dom­iné par David Lean et Car­ol Reed. L’originalité de cette boîte de pro­duc­tion tient dans son util­i­sa­tion du Tech­ni­col­or, que l’on retrou­vera d’ailleurs dans Les Chaus­sons rouges (1948) ou Les Con­tes d’Hoffman (1951). Déjà, en 1946, Press­burg­er et Pow­ell avait joué avec orig­i­nal­ité sur la couleur et le noir et blanc avec Une ques­tion de vie ou de mort. Ici, la beauté formelle qu’apporte la couleur ajoute du sens à la mise en scène. Il suf­fit de regarder la scène où Sœur Ruth applique son rouge à lèvres devant Sœur Clodagh pour saisir tout son sens : le sang, la pas­sion et la mort sont réu­nis dans une seule couleur et un seul geste.