Alors qu’il s’en­nuyait à réalis­er à la chaîne des films pour les stu­dios améri­cains, Michael Pow­ell eut l’oc­ca­sion d’en­tre­pren­dre le pre­mier pro­jet qui lui tenait à cœur: filmer la rude exis­tence des habi­tants d’une île des Shet­lands, au nord de l’É­cosse. Dans ce grand écart du con­fine­ment des stu­dios à la lib­erté absolue des grands espaces insu­laires, le cinéaste se cherche, en même temps qu’il tente d’adapter la forme filmique au sujet qu’il entend traiter. Au-delà de la sim­ple réal­i­sa­tion d’un pre­mier scé­nario per­son­nel, ce film, qui val­ut au cinéaste une promesse de con­trat par Alexan­der Kor­da, fascine par sa beauté et par l’his­toire de son tour­nage qui sem­ble sans cesse transparaître sous la fic­tion.

Encadrement

À bord d’un yacht, un marin con­duit un cou­ple de touristes anglais au large des îles Shet­land, au nord de l’É­cosse. À l’ap­proche d’une petite île aux falais­es à pic, l’homme s’ex­clame: «Mais cet endroit est hor­ri­ble!» L’hor­reur sem­blant avoir été chas­sée par la fas­ci­na­tion, on retrou­ve les trois per­son­nages sur l’île, dont les maisons en ruine lais­sent sup­pos­er que les hommes ont déserté ce lieu, livrant les larges val­lons aux mou­tons et aux rapaces. Sur ces images d’un paysage désolé vont appa­raître, en surim­pres­sion, les sou­venirs du marin, ancien habi­tant de l’île, qui se rap­pelle les événe­ments qui ont con­duit à l’é­vac­u­a­tion totale du lieu, quelques années aupar­a­vant. Il n’est pas inno­cent que ces deux touristes soient incar­nés par le cinéaste Michael Pow­ell lui-même et sa com­pagne de l’époque, et on peut y voir plusieurs sig­ni­fi­ca­tions.

D’une part, d’un point de vue per­son­nel, on peut penser qu’ap­pa­raître à l’écran avec la jeune femme qu’il aimait mais ne pou­vait épouser en rai­son de son mariage précé­dent est une façon d’of­fi­cialis­er pour­tant leur liai­son par le biais du ciné­ma. D’autre part, fig­ur­er sa pro­pre arrivée dans une île dépe­u­plée est pour Michael Pow­ell une façon de mon­tr­er qu’il arrive trop tard pour l’his­toire qu’il aurait vrai­ment voulu racon­ter, et ce bal­bu­tiement du réc­it fait appa­raître, au sein même de son film, les dif­fi­cultés qu’il éprou­va alors à faire pren­dre corps à un pro­jet qui lui tenait à cœur depuis fort longtemps. Mais nous y revien­drons. Enfin, l’en­cadrement du réc­it dépasse la pure coquet­terie formelle dans le sens que cette struc­ture sous-tend bien le sujet traité. Com­mencer l’his­toire par son après-coup, c’est insis­ter sur le fait qu’il s’ag­it bien du réc­it de la fin d’une com­mu­nauté. Ce sur­plomb théorise d’emblée le sujet du film: la vie sur cette île est-elle incom­pat­i­ble avec la moder­nité, et donc en voie de d’ex­tinc­tion? C’est ce que pense Rob­bie, qui affronte son ami d’en­fance Andrew pour savoir s’il est tou­jours pos­si­ble de men­er le mode de vie sécu­laire sur cette île autar­cique par bien des aspects, ou s’il faut au con­traire quit­ter tout à la fois terre et tra­di­tions pour une exis­tence plus mod­erne. À tra­vers l’op­po­si­tion de ces deux garçons, c’est toute la com­mu­nauté de l’île qui sent approcher la fin d’un monde.

Projet sociologique et dimension documentaire

Si, en 1937, Michael Pow­ell n’é­tait pas un cinéaste débu­tant, il faut pré­cis­er qu’À l’an­gle du monde fut son pre­mier pro­jet impor­tant et per­son­nel. Réal­isa­teur de quo­ta-quick­ies[1] depuis plusieurs années, il avait forgé le désir d’écrire pour le ciné­ma l’his­toire qu’il avait lue dans un arti­cle de jour­nal plusieurs années aupar­a­vant, et qui relatait l’é­vac­u­a­tion de toute la pop­u­la­tion de Saint Kil­da, archipel du nord de l’É­cosse. Il souhaitait par­tir du réc­it de ce fait à la fois his­torique et soci­ologique pour racon­ter un drame, pour créer une épopée. Ce pro­jet ren­con­tra deux prob­lèmes d’im­por­tance. Pow­ell fut d’abord déçu par la con­trainte finan­cière qui l’oblig­eait à tra­vailler en équipe réduite et à ne tourn­er qu’avec une ving­taine de per­son­nes. Par ailleurs, le pro­prié­taire de Saint Kil­da refusa caté­gorique­ment toute intru­sion sur son île. Ces deux décon­v­enues finirent par aboutir à une solu­tion peut-être meilleure que l’o­rig­i­nale: Pow­ell dut chang­er d’île et trou­va Foula, dans les Shet­lands, encore plus inhos­pi­tal­ière, et surtout, tou­jours habitée. Les habi­tants pour­raient donc apporter leur con­cours au tour­nage, soit tech­nique­ment, soit en tant que fig­u­rants. Ain­si, l’ar­rivée du cinéaste sur l’île, rebap­tisée Hir­ta pour la fic­tion, per­mit au cinéaste de se filmer tout de même décou­vrant une île absol­u­ment désertée par l’homme, fan­tasme qu’il nour­ris­sait depuis la lec­ture du témoignage sur Saint Kil­da.

«J’avais écrit [mon syn­op­sis] défen­sive­ment, car per­son­ne ne com­pre­nait pourquoi je voulais aller tourn­er dans une île […], écrit le cinéaste dans son auto­bi­ogra­phie[2] foi­son­nante de détails. “Oh, ce sera comme L’Homme d’Aran, n’est-ce pas?” J’en étais vert de rage. “Non, pas du tout comme le film de Fla­her­ty. Il n’y a pas d’his­toire, rien que des vagues et des algues et de belles images. Je veux faire un drame! une épopée! Avec des êtres humains!! Je mélangerai des acteurs et des per­son­nes réelles. − Comme Pêcheurs d’Is­lande […]. − Non, pas du tout comme le film de Poiri­er”, bafouil­lai-je indigné […]. Vous n’avez aucune imag­i­na­tion. Je ne veux pas faire un doc­u­men­taire.» Si les idées du cinéaste sur le pro­jet qu’il nour­ris­sait depuis fort longtemps sem­blent, d’après son pro­pre témoignage, très arrêtées et très con­traires à une recon­sti­tu­tion d’événe­ments réels révo­lus, il faut soulign­er le rôle que sem­ble pour­tant avoir eu sur lui une ren­con­tre for­tu­ite qu’il fit alors. Robert Fla­her­ty, sou­vent con­sid­éré comme l’«inventeur» du doc­u­men­taire[3], qui mon­tait alors L’Homme d’Aran (Man of Aran, 1934) tra­vail­lait dans les mêmes locaux que Pow­ell avec qui il s’en­tretint à de nom­breuses repris­es. «J’avais par­lé de Saint Kil­da à Fla­her­ty et nous avions d’in­ter­minables dis­cus­sions sur la manière de filmer un aus­si mer­veilleux sujet.[…] “C’est une grande pitié, Michael, que vous n’ayez pas été là, ne serait-ce qu’avec un Kodak, le jour de l’événe­ment! C’est un crime!” J’é­tais d’ac­cord, bien sûr, mais je lui expli­quai que mon film aurait une his­toire. Elle con­cern­erait les gens de l’île dont la vie a été changée à jamais – pour cer­tains en bien, pour d’autres en mal. “Une his­toire, quel genre d’his­toire, Michael? […] Les faits sont les faits, on ne peut pas bat­tre la nature. On ne peut pas inven­ter l’é­vac­u­a­tion d’une île, on ne peut pas ignor­er la mort d’un peu­ple! Il aurait fal­lu y être quand c’est arrivé! Avec une demi-douzaine de caméras!”»[4]

C’est comme si le hasard et les faits avaient don­né rai­son à Fla­her­ty, et comme si ses paroles avaient finale­ment imprégné le jeune cinéaste au-delà de ce qu’il a jamais voulu avouer. C’est comme si la con­trainte de l’équipe réduite, ain­si que l’oblig­a­tion de choisir une île encore habitée tirèrent, presque mal­gré lui, et comme une fatal­ité, le film vers un ver­sant beau­coup plus doc­u­men­taire qu’ini­tiale­ment prévu. En effet, les con­tacts entre le cinéaste et les habi­tants furent rich­es, et nour­rirent le film à de divers égards. La tonte des mou­tons, le tri­cot avec cette laine (la meilleure du monde, paraît-il), par les femmes assis­es en rond dans les champs, l’ex­trac­tion de la tourbe du sol ou le ramas­sage des œufs d’oiseaux nichés dans la falaise, sont autant de scènes doc­u­men­taires que Pow­ell n’au­rait pas filmées sur l’île désertée de Saint Kil­da, et qu’il enreg­istre grâce à la per­pé­tu­a­tion, par les habi­tants de Foula d’un mode de vie ances­tral. Si le drame évo­qué dans le syn­op­sis est bien là, si le traite­ment du thème soci­ologique impor­tant à son époque qui est de savoir com­ment inté­gr­er au Roy­aume-Uni des façons de vivre si mar­ginales dans un monde qui devient mod­erne est tou­jours présent, la part du doc­u­men­taire sem­ble s’être insin­uée presque con­tre le gré du cinéaste.

Paradoxes de l’espace insulaire

Par-delà le des­tin des pro­tag­o­nistes et des cou­tumes des habi­tants, le per­son­nage cen­tral reste pour­tant l’île elle-même. Le principe du film est d’opér­er une plongée dans ce monde que tous les bri­tan­niques con­nais­sent, sans pour­tant s’en souci­er. «Tout écol­i­er […] sait à quoi ressem­blent les îles Bri­tan­niques sur la carte. Mais presque per­son­ne ne les a jamais vrai­ment regardées. Elles sont là depuis si longtemps!»[5] Le pre­mier con­tact visuel que nous ayons avec l’île est la vision, plein champ, d’une carte géo­graphique. Il s’a­gi­ra ensuite de dépass­er ce cliché, cette abstrac­tion, pour se coltin­er le réel des lieux. On sent à chaque plan le désir qu’a le cinéaste de filmer cette lande sauvage, et le souhait qu’il a de la son­der, d’en étudi­er filmique­ment la topogra­phie. Avant même l’ac­costage, la petite embar­ca­tion con­tourne l’île, et filmée de loin, elle appa­raît enser­rée dans une trouée de la falaise: au-delà de la volon­té de «faire un beau plan», Pow­ell pré­fig­ure à quel point l’île est fac­teur d’en­fer­me­ment pour l’homme. À tra­vers, égale­ment, les plans météorologiques, obser­vant à l’en­vi les mou­ve­ments de la pluie dans les mares, le bat­te­ment des herbes hautes, on com­prend l’im­por­tance du rythme de la nature sur la vie quo­ti­di­enne.

Mais on imag­ine égale­ment le sen­ti­ment absolu de lib­erté éprou­vé par ce cinéaste con­traint au stu­dio tout le début de sa jeune car­rière. Déjà, The Phan­tom Light (1935) rendait patente l’en­vie pro­fonde de filmer l’e­space étriqué d’un phare au bord de l’im­men­sité de la mer, et de nouer très étroite­ment l’in­trigue à la géo­gra­phie des lieux. Ici, Pow­ell cherche sans cesse à mon­tr­er la nature haute­ment para­doxale de l’e­space insu­laire. Dans ce lieu ouvert à perte de vue, où tous les cadrages sont pos­si­bles, où toutes les échelles de plan sont envis­age­ables, les per­son­nages sont pour­tant con­finés sur un petit bout de terre délim­ité par les dan­gereuses falais­es, fron­tières naturelles abruptes et vis­i­bles entre eux et le reste du monde. À l’ab­sence de con­struc­tion humaine à perte de vue cor­re­spond la soli­tude face à la vio­lence des élé­ments. La con­tra­dic­tion inhérente à l’e­space insu­laire tient à ce que la grande lib­erté côtoie l’en­fer­me­ment défini­tif. En témoignent ces amples mou­ve­ments de caméra qui fil­ment les mou­tons, en très grand ensem­ble, dans une course anar­chique à tra­vers les pâturages, tan­dis que, à mesure que l’échelle se resserre sur eux, ils se rap­prochent les uns des autres, dirigeant tous leur course vers un même point qui n’est autre que leur petit enc­los. En deux plans sur­plom­bant les bêtes, on passe de l’im­pres­sion que les indi­vidus s’ébaud­is­sent libre­ment, à la sen­sa­tion qu’une main invis­i­ble et supérieure les a con­duits jusque là mal­gré eux, et que leur tra­jec­toire est avant tout col­lec­tive. C’est comme si l’in­di­vidu n’avait pas d’autre impor­tance que son appar­te­nance à une espèce, comme si de têtes de bétail, on était passé à un trou­peau, au mou­ton comme une don­née par­ti­tive dénuée de sin­gu­lar­ité. De la main de l’homme qui con­duit le mou­ton, à la main de Dieu qui dirige le des­tin de l’homme, le par­al­lèle est tou­jours présent à l’e­sprit. La caméra toute puis­sante peut choisir de filmer à leur hau­teur, en les indi­vid­u­al­isant, ou au con­traire à grande dis­tance, les réduisant ain­si, au sein de l’im­age, à l’é­tat de petit points.

Dans le très beau texte qu’il con­sacre aux films insu­laires, et notam­ment à L’Homme d’Aran ou Finis Ter­rae de Jean Epstein, Philippe Arnaud[6] par­le de per­son­nages «réduits à l’é­tat de four­mis humaines». Pour lui, l’homme insu­laire est un homme «élé­men­taire», un homme qui lutte pour sa survie, un homme très peu psy­chologique. On peut tout à fait adapter cette idée au film de Pow­ell qui cadre ses per­son­nages de très loin, petites fig­urines pris­es dans le décor, con­fon­dues avec le fond qu’elles occu­pent. De fait, le quo­ti­di­en des hommes de Hir­ta con­siste à lut­ter pour la survie, et le para­doxe de l’e­space, ouvert et pour­tant car­céral, fait écho au rap­port de l’in­di­vidu et de la com­mu­nauté. L’u­nion de la com­mu­nauté est indis­pens­able à la survie dans ce lieu hos­tile, mais cette con­di­tion même d’ex­is­tence sur l’île rend la lib­erté indi­vidu­elle soumise aux choix de la com­mu­nauté. Lorsque le jeune Rob­bie annonce à son meilleur ami Andrew qu’il désire quit­ter l’île sur laque­lle il ne se voit aucun avenir pour tra­vailler en mer et vivre en ville, le juge­ment sévère de celui-ci ne se fait pas atten­dre: «Tu nous quittes, fauchés comme on est.» Ain­si, si le lien social représente sans con­teste une force qui per­met à l’homme de se mesur­er aux forces de la nature, il est assuré­ment une con­trainte qui s’op­pose à toute vel­léité de des­tin sin­guli­er. Face à la colère de son beau-père à son encon­tre, le même Andrew dira: «Nous sommes trop peu nom­breux pour rester fâchés si longtemps.» La sol­i­dar­ité, l’e­sprit com­mu­nau­taire, sont des fig­ures imposées du mode de vie insu­laire.

Un monde avec Dieu

Le mon­tage sug­gère par­fois qu’au delà de l’en­traide pour assur­er leur sub­sis­tance, un lien beau­coup plus spir­ituel uni­rait les habi­tants. Lorsque les deux amis Rob­bie et Andrew s’af­fron­tent dans une course périlleuse sur la falaise afin de régler leur dif­férend quant à l’avenir de la com­mu­nauté, le découpage insère des plans étrangers à la scène d’as­cen­sion des rochers. En effet, la séquence nous mon­tre les deux jeunes gens emprun­tant cha­cun une voie, alter­nant la vision de l’un et de l’autre avec celle des dif­férents spec­ta­teurs, d’une part les hommes, dans de petites bar­ques, d’autre part les femmes qui obser­vent elles la scène depuis un promon­toire. Ce qui devient plus étrange, c’est lorsque, au moment cru­cial de l’escalade, s’in­sèrent à ce mon­tage des gros plans dévoilant le vis­age de la grand-mère gra­bataire, assise dans son jardin bien loin de la côte, ou encore du pas­teur dans son lieu de culte, tous deux les yeux tournés vers le hors-champ. Le mon­tage de la course est sur-drama­tisé par l’ir­rup­tion de ces per­son­nages qui appa­rais­sent du même coup comme des «voy­ants». Bien qu’ils n’as­sis­tent pas à la scène, une sorte de six­ième sens leur per­met de par­ticiper pour­tant à son déroule­ment, et de pré-voir, de pressen­tir son dénoue­ment. Les moyens du ciné­ma ser­vent donc ici à Michael Pow­ell à dévoil­er la dimen­sion supra naturelle qui relie entre eux les habi­tants. La ques­tion de la cou­tume est évo­quée à tra­vers cette scène d’escalade qui reprend, nous dit-on, un rite ini­ti­a­tique très ancien, mais la croy­ance, religieuse ou païenne, est, elle aus­si, très présente. Le ser­mon du pas­teur occupe un rôle déter­mi­nant: il ver­balise le rap­port entre la vie quo­ti­di­enne et la vie spir­ituelle des insu­laires. Le mau­vais présage que con­stitue l’ap­pari­tion des monts d’É­cosse mon­tre bien aus­si l’im­por­tance des super­sti­tions pop­u­laires.

L’«homme élé­men­taire» dont par­le Philippe Arnaud est un homme qui vit dans un monde où Dieu est partout présent. La force de la nature, la fugac­ité de la vie humaine sus­ci­tent plus qu’ailleurs la néces­sité de vivre dans l’ac­cep­ta­tion de la toute puis­sance de Dieu, sou­vent matéri­al­isée par la vision sur­plom­bante de la caméra. Notons que le par­al­lèle souligné plus haut entre la façon de filmer les mou­tons et les hommes trou­ve une sig­ni­fi­ca­tion toute religieuse. L’homme est avant tout créa­ture de Dieu, et accepte ce sort de bonne grâce. Gilles Deleuze voit bien, lui aus­si, une dimen­sion intem­porelle de l’homme insu­laire lorsqu’il écrit: «Les îles sont d’a­vant l’homme, ou pour après. […] Si bien qu’à la ques­tion chère aux explo­rateurs anciens “quels êtres exis­tent-il sur l’île déserte?”, la seule réponse est que l’homme y existe déjà, mais un homme peu com­mun, un homme absol­u­ment séparé, absol­u­ment créa­teur, bref, une Idée d’homme, un pro­to­type, un homme qui serait presque un dieu, une femme qui serait une déesse, un grand Amnésique, un pur Artiste, con­science de la Terre et de l’Océan, un énorme cyclone, une belle sor­cière, une stat­ue de l’Île de Pâques. Voilà l’homme qui se précède lui-même.»[7] L’île, telle que filmée par Michael Pow­ell sem­ble bien ren­voy­er à l’Homme en tant qu’e­spèce, à l’Homme qui se ques­tionne sur son rap­port à la por­tion finie d’e­space et de temps qu’il occupe.

Précarité de l’existence insulaire

Out­re le lien spir­ituel des habi­tants entre eux, l’at­tache­ment qu’ils por­tent à la Terre est lui aus­si sou­vent idéal­isé, mag­nifié. Mais ce n’est pas sans sug­gér­er que ce qui noue le sort de l’homme à celui du monde qu’il occupe est bien éphémère. Le très beau plan qui mon­tre Rob­bie couché dans l’herbe auprès de sa sœur dans la moitié inférieure du cadre, tan­dis que la moitié supérieure est occupée par la mer, traduit bien, par l’ef­fet d’à-plat pro­duit par la posi­tion sur­plom­bante de la caméra, que le risque de bas­culer dans le néant est tou­jours pos­si­ble. Ici plus qu’ailleurs, bien enten­du, mais le pro­pos de Pow­ell a tou­jours aus­si en fil­igrane, une portée uni­verselle sur la con­di­tion humaine. La pré­car­ité per­ma­nente de l’ex­is­tence des insu­laires nous ren­voie à la fugac­ité de notre pro­pre fini­tude. Le motif de la corde, récur­rent dans le film, sert à traduire visuelle­ment et con­crète­ment, le rat­tache­ment des indi­vidus au sol. La corde est ce qui empêche les hommes de se per­dre dans l’éc­ume bouil­lon­nante. C’est grâce à elle qu’on arrime les bateaux, qu’on remonte les mou­tons tombés en con­tre­bas de la falaise, ou que l’on attache les chiens. Lors de leur course, les deux amis pré­cisent bien que l’as­cen­sion se fera sans corde, soulig­nant par là à quel point l’at­tache­ment à l’île est remis en cause par ce geste de défi.

La struc­ture en boucle du réc­it fait ter­min­er le film par là où il avait com­mencé. La vue de la pierre tombale de son beau-père Peter Man­son fait ressur­gir chez Andrew le sou­venir de l’époque passée, l’his­toire finit par cette mort trag­ique. Alors que tous les habi­tants ont choisi de quit­ter l’île, Peter, descend, lui, chercher un mou­ton tombé en con­tre­bas de la colline. La corde qui le main­te­nait en équili­bre cède sous son poids, et il dis­paraît dans les flots. Si l’on voit le corps de l’homme bas­culer en arrière, sa chute dans la mer est, elle, ellip­sée. On ne voit pas non plus le corps se débat­tre dans l’eau. La grande insis­tance portée par Pow­ell à filmer de très près la corde qui se dis­tend pro­gres­sive­ment, qui rompt peu à peu, mon­tre qu’au delà de la mort d’un indi­vidu, c’est bien la rup­ture du lien entre l’In­su­laire et sa Terre qui est trag­ique. Bien plus que le décès d’un indi­vidu, c’est la mort de toute une com­mu­nauté qui se joue dans cette séquence. Pour filmer l’é­vac­u­a­tion de l’île qui se déroule par­al­lèle­ment, il fal­lut toute l’aide des autochtones de Foula, qui, avec l’équipe portèrent sur le rivage, à des kilo­mètres de leurs habi­ta­tions, les meubles et les ani­maux. Les per­son­nages sont alors filmés de loin, à con­tre-jour. A peine leurs pieds ont-ils quit­té l’île, qu’ils sont déjà devenus mécon­naiss­ables. C’est ain­si que Pow­ell pré­fig­ure l’ab­sence de sin­gu­lar­ité qui men­ace tout citadin. La tristesse de ces fig­ures ternes et anonymes est d’au­tant plus fla­grante qu’elle con­traste avec les longs por­traits filmés par le cinéaste durant les séquences doc­u­men­taires du film. Por­traits des femmes qui tri­co­tent, des hommes qui tra­vail­lent. Quand on lui demandait pourquoi il n’avait pas davan­tage tourné en stu­dio, Pow­ell répondait: «À cause des vis­ages. Les habi­tants des îles ont une force et un calme intérieurs qui font défaut aux autres gens, et qui se lisent sur leur vis­age. Plus l’île est petite et éloignée, plus l’in­di­vid­u­al­ité est grande.»[8]

Conclusion

On peut s’é­ton­ner que des élé­ments très hétérogènes trou­vent si bien leur place dans ce qui est le pre­mier film réelle­ment per­son­nel et abouti de Michael Pow­ell, qui con­fi­ait s’être jusqu’à là beau­coup ennuyé à tourn­er des scé­nar­ios mal ficelés. Les fan­tômes de l’île que l’on voit dans le pro­logue, marchant hiéra­tique­ment en surim­pres­sion sur le vis­age pen­sif d’An­drew font écho aux corps grisâtres qui embar­quent à la fin du film. Le des­tin de Peter Man­son, véri­ta­ble per­son­ni­fi­ca­tion de l’at­tache­ment des insu­laires à leur terre, encadre lui aus­si le réc­it. Il est admirable de con­stater à quel point Pow­ell a su lier étroite­ment le sort des per­son­nages au lieu du tour­nage, dress­er une car­togra­phie filmique du paysage en même temps qu’un por­trait intime des insu­laires. Non seule­ment le réc­it par­le de l’île, mais toutes les idées de plan du cinéaste traduisent en image la rela­tion si par­ti­c­ulière des per­son­nages à l’e­space. Le sort des habi­tants est indé­fectible­ment lié à celui du ter­ri­toire, ce que l’on sent dès le générique de début, quand appa­raît le nom des habi­tants de Foula, en surim­pres­sion d’un plan de l’île. On sent, à chaque instant du film, non seule­ment que le pro­jet de scé­nario a longtemps été nour­ri par le cinéaste, mais surtout que ce dernier, mu par le désir de filmer, sait s’adapter à tous les aléas du tour­nage, et com­pos­er avec les imprévus. Pow­ell avoue que des cen­taines de plans ont été impro­visés sur l’île, sans note, sans scripte, et que le mon­tage s’avéra impos­si­ble pour lui, tant il se sen­tait proche de son matéri­au. Au moment où la cohérence du film lui échap­pait, le génie du cinéaste con­sista à savoir faire appel à un mon­teur, Derek Twist. «C’est lui qui don­na un sens à notre délire»[9], con­fia Pow­ell. Comme si lui aus­si, avait dû procéder à l’é­vac­u­a­tion de son pro­pre film pour en assur­er la survie.

Notes

Notes
↑1 Afin de favoris­er l’é­conomie locale, une loi inter­di­s­ait, en Angleterre, d’exporter les recettes ciné­matographiques. Ain­si, les com­pag­nies améri­caines réin­vestis­saient l’argent gag­né au Roy­aume-Uni dans des films pro­duits par leurs soins, écrits par des scé­nar­istes améri­cains, mais réal­isés avec des équipes locales. Pow­ell com­mença sa car­rière en réal­isant à la chaîne ce type de films tournés en stu­dios à la va-vite et qu’on appelait les quo­ta-quick­ies. Il a son act­if, pas moins de vingt-trois longs métrages tournés entre 1931 et 1936.
↑2 Michael Pow­ell, Une vie dans le ciné­ma, Auto­bi­ogra­phie Tome 1 (A Life in Movies), Actes Sud – Insti­tut Lumière, 1997, p. 294. Il est à not­er égale­ment que Pow­ell con­sacra tout un jour­nal de tour­nage à ce film en par­ti­c­uli­er, non traduit à ce jour, 200 000 Feet on Foula, Faber And Faber, 1937
↑3 C’est un vaste débat que de déter­min­er quelles étaient exacte­ment les inten­tions du cinéaste, entre réal­ité doc­u­men­taire et recon­sti­tu­tion drama­tisée d’un passé fan­tas­mé lorsqu’il tour­na Nanouk l’esquimau (Nanook of the North) en 1922. Au-delà des recon­sti­tu­tions (Fla­her­ty recon­stru­isit une moitié d’igloo pour filmer le réveil de la famille inu­it), on reproche beau­coup à celui qu’on nomme sou­vent le père du doc­u­men­taire d’avoir délibéré­ment mon­tré un Esquimau intem­porel, et filmé des pra­tiques qui n’é­taient plus depuis longtemps celles des Esquimaux. Il fal­lut par exem­ple appren­dre à l’ac­teur com­ment chas­s­er au har­pon, puisque ce dernier util­i­sait son fusil pour cette activ­ité.
↑4 Michael Pow­ell, op. cit., p.189.
↑5 Michael Pow­ell, op. cit., p. 299.
↑6 Philippe Arnaud, «Repons (in)volontaire: Insu­lar­ismes ciné­matographiques», in Les Paupières du vis­i­ble, Yel­low Now, Crisnée, 2001, pp 111–147.
↑7 Gilles Deleuze, L’Île déserte et autres textes, édi­tions de Minu­it, 1995, pp 12–13.
↑8 Michael Pow­ell, op. cit., p. 310.
↑9 Michael Pow­ell, op. cit., p. 312.