Date lim­ite – qui béné­fi­cie, une fois n’est pas cou­tume, d’un titre fran­cisé et traduit à peu près cor­recte­ment[1] –, appa­raît comme une par­en­thèse entre l’énorme suc­cès pub­lic de Very Bad Trip, l’an dernier, et la sor­tie de sa suite, actuelle­ment en cours de tour­nage. Pour son nou­veau film, le réal­isa­teur, scé­nar­iste et pro­duc­teur Todd Phillips, en passe de devenir le nou­v­el homme fort de Hol­ly­wood, s’est offert une star (Downey Jr), et a parsemé son road movie comique de quelques plans en héli­cop­tère, cas­cades et autres pour­suites auto­mo­biles. Mais si la force de frappe aug­mente, les recettes restent les mêmes, et l’in­spi­ra­tion faib­lit.

D’At­lanta, l’architecte Peter High­man s’apprête à pren­dre un avion pour Los Ange­les. Il doit y retrou­ver sa femme, sur le point d’ac­couch­er de leur pre­mier enfant. Mal­heureuse­ment pour lui, sa route croise celle d’Ethan Trem­blay, acteur raté et véri­ta­ble aimant à cat­a­stro­phes. Placé sur la liste noire des com­pag­nies aéri­ennes, ayant per­du son argent et ses papiers, Peter est con­traint de tra­vers­er les États-Unis en com­pag­nie d’Ethan.

Un psy­cho­rigide obligé de sup­port­er un crétin gaffeur pen­dant toute la durée d’un long métrage : pour un spec­ta­teur français, cette trame évoque imman­quable­ment le ciné­ma d’É­douard Moli­naro (L’Em­merdeur) et surtout celui de Fran­cis Veber (La Chèvre, Les Com­pères, Les Fugi­tifs…) Alors que cette même semaine sort égale­ment en salles The Din­ner, une adap­ta­tion du Dîn­er de cons[2], force est de con­stater que ce sont les con­ven­tions les plus éculées de la comédie fran­chouil­larde qui sem­blent désor­mais inspir­er Hol­ly­wood.

Comme le pub­lic et l’époque ne sont pas les mêmes, l’emballage a été remis au goût du jour. L’humour du film repose ain­si sur l’hu­mil­i­a­tion sys­té­ma­tique de ses per­son­nages, et le scé­nario présente l’habituel quo­ta d’allusions sex­uelles très explicites, et de blagues sur les juifs, les homo­sex­uels, etc. Le poli­tique­ment incor­rect étant désor­mais inscrit dans le cahi­er des charges des comédies améri­caines, il n’ap­pa­raît plus que comme une con­ven­tion par­mi d’autres. Si l’on excepte cer­tains pas­sages qui flir­tent avec les lim­ites du déplaisant (la mise au pas du gosse tur­bu­lent met par­ti­c­ulière­ment mal à l’aise), la provo­ca­tion reste sage, l’apologie des drogues douces con­sti­tu­ant la seule (légère) audace[3].

On retrou­ve donc les mêmes défauts que dans le précé­dent film de Todd Phillips, mais là où Very Bad Trip béné­fi­ci­ait d’un point de départ bril­lant, le sché­ma nar­ratif bien plus con­ven­tion­nel de Date lim­ite n’aide pas à cam­ou­fler ses facil­ités. Le scé­nario abuse ain­si de ficelles énormes pour main­tenir ensem­ble les deux per­son­nages que tout oppose : on nous refait par exem­ple le coup de l’échange de valis­es à l’aéro­port ! Date lim­ite verse égale­ment dans la sen­si­b­lerie (la musique vient sig­naler au spec­ta­teur les moments émou­vants) alors que Very Bad Trip assumait de bout en bout sa méchanceté. Et tan­dis que Very Bad Trip était mené tam­bour bat­tant, Date lim­ite accuse de sévères baiss­es de rythme.

Si le film fonc­tionne mal­gré tout, c’est non seule­ment parce que ses recettes, quoiqu’usées, sont éprou­vées, mais aus­si grâce aux acteurs, excel­lents – et tout par­ti­c­ulière­ment Robert Downey Jr, par­fait en pince-sans-rire qui parvient à rester sou­veraine­ment détaché au milieu d’un cyclone de mésaven­tures. Enfin, recon­nais­sons que quelques moments et dia­logues sont franche­ment hila­rants, par­ti­c­ulière­ment quand le film s’aven­ture sur le ter­rain du non­sense (la ten­ta­tive de con­ver­sa­tion dans le café) ou sur celui de la satire de l’époque (excel­lentes scènes de para­noïa sécu­ri­taire dans l’aéroport et dans l’avion).

Reste qu’avant tout, Date lim­ite recon­duit le mod­èle rétro­grade inau­guré par le matriciel 40 ans, tou­jours puceau – dont on ne dira jamais assez à quel point le titre-même avait valeur pro­gram­ma­tique. Dans les comédies post-Apa­tow, le mâle améri­cain, adules­cent bedonnant, s’efforce de ne pas grandir. Sa viril­ité inquiète, tra­vail­lée par une fascination/répulsion pour l’homosexualité (les manières efféminées du per­son­nage de Gal­i­fi­anakis, la prox­im­ité sex­uelle et tac­tile des deux héros), trou­ve refuge dans l’ir­re­spon­s­abil­ité et l’immaturité. Son cer­cle d’amis con­stitue le meilleur rem­part con­tre la réal­ité – la com­plic­ité mas­cu­line dépas­sant les cli­vages de classe (ici, Downey Jr inter­prète un archi­tecte aisé, Gal­i­fi­anakis un mar­gin­al fauché). Quand il est finale­ment con­traint, par la force des choses, à se “ranger”, le futur mari ou futur père se paie une dernière virée entre amis pen­dant que bobonne, sym­bole de l’ennui domes­tique, patiente gen­ti­ment à la mai­son.

Glo­ri­fi­ca­tion de l’ami­tié mas­cu­line vue comme com­mu­nion régres­sive, mise à l’é­cart des fig­ures féminines et morale fon­cière­ment con­ser­va­trice : la vieille pan­talon­nade hexag­o­nale et la jeune comédie améri­caine sem­blaient effec­tive­ment des­tinées à se ren­con­tr­er…

Notes

Notes
↑1 Quoique l’ex­pres­sion due date a beau­coup plus de sens en anglais que date lim­ite. Elle peut par exem­ple sig­ni­fi­er « date de l’ac­couche­ment » ou « date d’ar­rivée ».
↑2 Zach Gal­i­fi­anakis appa­raît d’ailleurs dans les deux films. Tiendrait-on le Pierre Richard yan­kee ?
↑3 Comme la plu­part des films de Phillips, Date lim­ite appa­raît comme une sym­pa­thique défense de la défonce. Mais même sur ce ter­rain, le film n’est pas vrai­ment trans­gres­sif, la loi améri­caine s’acheminant lente­ment mais sûre­ment vers la dépé­nal­i­sa­tion du cannabis. Quant au mini-scan­dale qu’a provo­qué Zach Gal­i­fi­anakis en fumant un joint sur le plateau d’une émis­sion télévisée, il lui aura attiré plus de pub­lic­ité qu’il ne nuira à la suite de sa car­rière.