Avant la pro­jec­tion, on se trou­ve partagé entre l’excitation de décou­vrir sur l’écran des événe­ments que le ciné­ma de fic­tion n’a encore jamais mis en scène et l’appréhension de ne pas être apte à juger le traite­ment ciné­matographique d’événements his­toriques mécon­nus, présen­tés avec une inévitable par­tial­ité. À la sor­tie, on se trou­ve noyé sous le poids d’un sujet imposant et com­plexe, présen­té dans un embal­lage spec­tac­u­laire pro­duisant une fas­ci­na­tion trou­ble. Face à un film hési­tant entre block­buster à la vio­lence cathar­tique et œuvre de mémoire réflex­ive, dif­fi­cile de ne pas hésiter soi-même. De quoi Bouchareb veut-il vrai­ment nous par­ler ?

De la difficulté de résumer un film hybride

Depuis le début de la pro­mo­tion du film, pour faire oubli­er l’absurde polémique can­noise, Bouchareb présente son film comme une saga famil­iale à grand spec­ta­cle, élaborée sur un patch­work de références cinéphiliques. Si le désir de l’Algérie de se libér­er du joug de l’État français dans les années 1950 appa­raît d’un bien-fondé évi­dent, l’organisation d’une résis­tance armée sur le sol français à cette même péri­ode demeure plus com­pliquée à soutenir sans réserve. Mais le cinéaste cherche à éviter de pos­si­bles débats houleux sur l’envers du décor de la décoloni­sa­tion, qui con­stitue pour­tant l’ossature de son film. Hors-la-Loi n’est pour­tant pas seule­ment une saga famil­iale à l’esthétique transna­tionale, inspirée des films de gang­sters, entre Scors­ese et Melville, avec une touche ital­i­enne de Roc­co et ses frères (pour résumer le dis­cours bien rôdé du réal­isa­teur). Si tout cela transparaît à l’écran, il est impos­si­ble de ne pas con­sid­ér­er aus­si et avant tout Hors-la-Loi comme un film his­torique. Les choix scé­nar­is­tiques témoignent d’ailleurs de cette volon­té. Il n’est pas anodin que les per­son­nages incar­nés par Jamel Deb­bouze, Sami Boua­ji­la et Roschdy Zem por­tent les mêmes prénoms que ceux d’Indigènes (2006) et que l’intrigue com­mence là où s’achevait ce dernier, en 1945. Rachid Bouchareb nous invite à pour­suiv­re un voy­age chronologique dans une autre his­toire de France, où il inter­roge notre mémoire défail­lante, rap­pelant la com­plex­ité fon­da­men­tale des liens entre deux pays, la France et l’Algérie, ces sœurs enne­mies à l’harmonie sans cesse con­trar­iée par la volon­té de l’une de domin­er, voire d’absorber l’autre. On a pour­tant l’étrange impres­sion que Bouchareb n’assume plus la démarche claire­ment his­to­ri­ographique à l’œuvre dans Indigènes. Et alors que les per­son­nages d’Indigènes étaient con­stru­its comme des vic­times sus­ci­tant facile­ment l’empathie, ceux d’Hors-la-Loi refusent cette posi­tion vic­ti­maire. Leur rébel­lion com­préhen­si­ble con­tre l’autorité française est cepen­dant bien le sujet d’un film hési­tant à affirmer pleine­ment son engage­ment.

Enfants, trois frères algériens voient leur des­tin bas­culer le jour où leur famille est expro­priée de ses ter­res au prof­it de colons français. Une fois adultes, Mes­saoud (Roschdy Zem) com­bat en Indo­chine, alors qu’Abdelkader (Sami Boua­ji­la) et Saïd (Jamel Deb­bouze) vivent à Sétif. Nous sommes en mai 1945. Les man­i­fes­ta­tions pour l’Indépendance tour­nent à l’émeute, quand un jeune Algérien est abat­tu pour avoir sim­ple­ment bran­di fière­ment le dra­peau de son pays. Vic­time col­latérale d’un con­flit nais­sant, le père des trois pro­tag­o­nistes trou­ve la mort dans cette débâ­cle, où le vent d’une colère endémique est réprimé avec fer­meté par la police et l’armée français­es. Abdelka­d­er est arrêté comme de nom­breux mil­i­tants et rumine en prison. Il retrou­vera les siens à Paris, où Saïd et sa mère vivent désor­mais dans la saleté du bidonville de Nan­terre. Saïd pro­gresse de petites com­bines en trafics jusqu’à ouvrir une boîte de nuit à Pigalle et un club de boxe, n’envisageant son indépen­dance que par la réus­site finan­cière. Mais Abdelka­d­er veut lut­ter pour obtenir celle de sa terre natale depuis Paris. Assisté de Mes­saoud, il va emporter les mem­bres de sa famille sur la voie de la vio­lence armée, en inté­grant le FLN.

De la violence filmique

Si les scènes de règle­ments de comptes se mul­ti­plient et si l’on voit fuser le feu et le sang, la dimen­sion spec­tac­u­laire d’Hors-la-Loi (un peu méga­lo­mane dans son esthé­tique gangstériste) ne con­duit pas à glo­ri­fi­er l’action ter­ror­iste. On nous décrit un chem­ine­ment pro­gres­sif vers un engage­ment rad­i­cal, aux motifs divers : de la con­vic­tion pro­fonde et du com­porte­ment presque sac­er­do­tal d’Abdelkader à l’implication tar­dive de Saïd, dans un élan d’amour frater­nel. La qual­ité du film ne doit d’ailleurs pas être recher­chée dans les scènes d’action grandil­o­quentes, au rythme par­fois hasardeux, mais dans les moments intimistes où se révèle l’instabilité d’hommes pro­fondé­ment meur­tris. Bouchareb sait utilis­er les corps et les vis­ages de ses acteurs pour fig­ur­er les souf­frances et les aspérités de leurs per­son­nages, comme il l’a déjà prou­vé avec un film con­fi­den­tiel comme Lon­don Riv­er (2009). Ici, il parvient à guider Jamel Deb­bouze vers une sobriété fasci­nante, dans le rôle d’un fils aimant et d’un frère dés­abusé. Sous les traits con­trar­iés d’un Roschdy Zem froid et mutique, presque effrayant, Mes­saoud est davan­tage mar­ié au FLN qu’à cette femme du bidonville, à laque­lle il accorde à peine un regard. Quant à Abdelka­d­er (Sami Boua­ji­la), son engage­ment mil­i­tant le con­duit à men­er une vie monacale dans un apparte­ment à la déco­ra­tion min­i­mal­iste. Lorsque dans l’intimité de sa cham­bre, Hélène, une Française ral­liée à la cause indépen­dan­tiste, tente de le séduire, Abdelka­d­er se fige, impas­si­ble. Tout son corps est lit­térale­ment réservé au seul désir de lut­ter pour son pays, jusqu’à l’absoudre de quelque émo­tion qui puisse l’en détourn­er. La sévérité de l’attitude et des expres­sions de Sami Boua­ji­la témoigne du car­ac­tère sac­ri­fi­ciel d’un per­son­nage à l’humanité éteinte.

Con­traire­ment à ce que cer­tains ont craint, Hors-la-Loi ne cherche pas à attis­er une quel­conque haine raciale. Le désir de revanche et le rad­i­cal­isme idéologique d’Abdelkader plon­gent les trois frères dans une logique ter­ror­iste, qui les con­duit d’abord à s’entre-déchirer, puis à courir à leur perte. Voilà ce qui nous est mon­tré. La vio­lence de leurs actes n’est pas glo­ri­fiée et la résis­tance est présen­tée à la fois comme l’expression et la source d’une douleur pro­fonde. Quand Mes­saoud, l’ancien sol­dat, ôte la vie au nom de la cause, il est même pris de vom­isse­ments. La vio­lence se con­stitue pour­tant en réflexe pri­mal chez des êtres irrémé­di­a­ble­ment abîmés par une grande his­toire, dont ils s’acharnent à devenir acteurs dans l’espoir de retrou­ver une dig­nité bafouée. La présence des « por­teurs de valise », ces Français agents de liai­son du FLN, vient soutenir l’idée que la lutte pour la lib­erté de l’Algérie était partagée avec une frange de la pop­u­la­tion française, en désac­cord avec la poli­tique nationale, et non une guerre de résis­tance con­tre les Français dans leur ensem­ble.

De l’utilité d’un essai fictionnel

Écrire l’histoire, c’est déjà et tou­jours racon­ter une ver­sion de l’histoire. Représen­ter l’histoire à l’écran, c’est s’engager dans l’élaboration d’un point de vue, évidem­ment rétro­spec­tif, évidem­ment sub­jec­tif, quelque soit la forme choisie. Pal­abr­er sur la vraisem­blance de la recon­sti­tu­tion his­torique relève donc d’une entre­prise vaine et inutile. Ici, le choix d’un ciné­ma de fic­tion « à grand spec­ta­cle », générique­ment mar­qué, sert de mise à dis­tance pour témoign­er de cette évi­dence. Mais la démarche ne s’avère pas for­cé­ment payante, puisque le film ne parvient pas à éviter des attaques prévis­i­bles.

Le prin­ci­pal prob­lème du film réside dans son absence de prise de posi­tion réelle. En cher­chant vaine­ment à ménag­er tous les publics, il prend le risque de ne laiss­er en mémoire que ces scènes de vio­lence spec­tac­u­laires, qui ont con­duit cer­tains à con­sid­ér­er (à tort) le film comme un appel à oppos­er aujourd’hui Français « d’origine française » et Français « d’origine maghrébine ». Ce que l’on peut reprocher à Hors-la-Loi, c’est plutôt sa poly­sémie poten­tielle : Bouchareb n’aurait-il pas ten­du, sans le vouloir, le bâton pour se faire bat­tre ? En out­re, la mécon­nais­sance sup­posée de cer­tains faits par un large pub­lic et la volon­té de jus­ti­fi­er la rad­i­cal­ité de ses per­son­nages l’ont con­duit à éla­bor­er une pre­mière par­tie de film d’une den­sité indi­geste. Le matraquage d’informations his­toriques, dont il est dif­fi­cile de mesur­er la fia­bil­ité sur le coup, place le spec­ta­teur dans une posi­tion incon­fort­able.

Mal­gré ses mal­adress­es formelles, Hors-la-Loi a le mérite d’exister pour ouvrir une brèche salu­taire : celle du désir de se doc­u­menter, de mieux con­naître, celle du désir de recon­stru­ire par soi-même et pour soi-même une his­toire nationale com­plexe et par­fois obscure. Ce n’est déjà pas rien.