Idée sym­pa­thique que celle qu’eut en 1965 Har­ry Saltz­man, alors heureux pro­duc­teur des aven­tures ciné­matographiques de James Bond : pro­pos­er une alter­na­tive rad­i­cale au dynamisme et au glam­our bien cal­i­brés car­ac­téris­tiques de son pro­duit-phare. Le résul­tat, s’il fut à sa façon un signe avant-coureur du virage pes­simiste et réal­iste du film d’es­pi­onnage jusqu’à son incar­na­tion actuelle[1], est avant tout une ten­ta­tive orig­i­nale de vari­a­tion dans un même genre, l’ironique et amer revers de médaille offert de lui-même par un diver­tisse­ment pop­u­laire, dont on peut regret­ter qu’il n’ait pas con­crétisé plus avant ses vel­léités d’ir­révérence.

L’espion qu’on ignorait

Ipcress — Dan­ger immé­di­at résonne comme un James Bond (John Bar­ry est à la baguette). Il a la couleur d’un James Bond (chef opéra­teur, mon­teur et directeur artis­tique vien­nent de la même équipe à l’œu­vre sur Dr No, Goldfin­ger etc.). Et pour­tant, s’ap­puyant sur une équipe éprou­vée, c’est bien une sorte d’an­ti-James Bond qu’a voulu pro­pos­er Saltz­man en faisant adapter des romans non plus de Ian Flem­ing, mais de Len Deighton. Au smok­ing, au vod­ka-mar­ti­ni et à la viril­ité inébran­lable de l’of­fici­er incar­né par Sean Con­nery, s’op­posent donc l’im­per, le look terne à gross­es lunettes car­rées et le café pré­paré au saut du lit de Michael Caine dans le rôle du peu recom­mand­able Har­ry Palmer[2], agent mal dégrossi, au casi­er judi­ci­aire embar­ras­sant, en déli­catesse avec la hiérar­chie et même d’une effi­cac­ité dis­cutable. Face à cet anti­héros, l’im­age ciné­matographique des ser­vices d’es­pi­onnage en prend aus­si un coup. Pour Bond, elle se lim­i­tait à un chef con­fi­ant envers son agent “dou­ble-zéro”, une secré­taire tou­jours fan­tas­mée et un four­nisseur en gad­gets — sans par­ler des mis­sions et des adver­saires hauts en couleur. Palmer, lui, doit se coltin­er une facette beau­coup moins glam­our des métiers du ren­seigne­ment : les travaux de bureau, les tra­casseries admin­is­tra­tives trib­u­taires de for­mu­laires aux références imprononçables, les coups tor­dus entre ser­vices, les actions de ter­rain frus­trantes et les col­lègues féminines fuyantes. Même l’ex­o­tisme des aven­tures inter­na­tionales de l’a­gent 007 trou­ve ici son con­tre­point ironique, avec cette pré­ten­due geôle albanaise qui se révèle un triste hangar lon­donien — un stu­dio en somme, comme ceux d’où ces films sont issus.

On ne ricane que deux fois

Cette redéf­i­ni­tion des repères du film d’es­pi­onnage forme un con­texte attrayant par son rap­proche­ment avec une cer­taine réal­ité, par le regard gogue­nard et démys­tifi­ca­teur jeté sur le cousin pro­pre sur lui, le fan­tasme Bond encore en plein essor. Mais un con­texte seule­ment. C’est-à-dire que passé l’heureuse sur­prise de la décou­verte, les touch­es de décalage, de réal­isme et de déri­sion ten­dent à se fon­dre en un décor pour un film de genre pas hon­teux, mais sur le fond pas si révo­lu­tion­naire que ça, où rien ne pro­longe vrai­ment l’en­tre­prise de déca­page esquis­sée. Les épisodes d’ironie sur les ser­vices secrets de Sa Majesté ont beau servir d’in­ter­mèdes réjouis­sants, le dou­teux Palmer a beau être un mau­vais garçon au look déplorable et aux ini­tia­tives dis­cuta­bles, on nous ras­sur­era in fine sur le fait qu’il tra­vaille bien fidèle­ment pour la Couronne et que les ser­vices secrets de Sa Majesté savent s’oc­cu­per de leurs bre­bis galeuses. Les traits lancés vers une per­cep­tion glam­ourisée du genre restent figés dans le flegme du ciné­ma de stu­dio bri­tan­nique qui ne se laisse pas per­turber facile­ment.

Filmer n’est pas jouer

Out­re le tal­ent de Michael Caine à incar­n­er le bad boy au ser­vice de Sa Majesté, la plus vis­i­ble ten­ta­tive d’in­car­na­tion du con­tre-pied offert par la pro­duc­tion réside dans la mise en scène démon­stra­tive du Cana­di­en Sid­ney J. Furie, fût-ce aux dépens du con­trôle de Saltz­man sur son pro­duit. Étranger à la “famille Bond”, s’é­tant sig­nalé à son équipe dès le pre­mier jour de tour­nage en jetant au feu le scé­nario, Furie n’a de cesse, durant tout le film, d’ap­pli­quer son pro­pre sens de la sub­ver­sion sur l’en­tre­prise. Mais on ne peut pas dire que cela fait beau­coup décoller l’ensem­ble. Sa réal­i­sa­tion évoque une ver­sion hyper­trophiée et sys­té­ma­tique du Troisième Homme de Car­ol Reed, avec sa mul­ti­pli­ca­tion des cadrages obliques ou à demi obstrués aux points de vue alam­biqués, pour simuler le regard détourné sur un univers moins droit et rigoureux qu’il pré­tend être. Sur la longueur, la méth­ode s’avère une manière un peu arti­fi­cielle de détourn­er l’im­agerie du film d’es­pi­onnage : Furie cherche moins à cass­er des codes et à met­tre au jour ce qu’ils refoulent (la médi­ocrité des enjeux et des appétits de cha­cun) qu’à impos­er une pat­te d’o­rig­i­nal­ité fab­riquée, à super­pos­er ses pro­pres sys­té­ma­tismes (jusqu’à répéter cer­taines com­po­si­tions de plans) sur ceux de la fab­ri­ca­tion en stu­dio. Même con­vergeant avec les dia­logues piquants, les per­son­nages fuyants et le con­texte qua­si kafkaïen, les acro­baties de la caméra restent de trop, comme quelqu’un qu’on ver­rait faire de pénibles gri­maces pour se faire remar­quer alors que per­son­ne ne l’a invité. Les facéties visuelles de Furie don­nent au film un design qui lui assure aujour­d’hui encore un petit statut dis­cutable de “film culte”, mais ne se posent pas vrai­ment en mar­que d’une indi­vid­u­al­ité et d’une vision per­ti­nentes.

Les espions sont éternels

La fran­chise ciné­matographique Har­ry Palmer n’au­ra pas eu la même longévité que celle de James Bond : depuis 1965, Ipcress — Dan­ger immé­di­at n’a con­nu que qua­tre suites peu mémorables, la dernière en 1996, toutes avec Michael Caine à des âges divers. Quant à Sid­ney J. Furie, il a emporté ses maniérismes jusqu’à Hol­ly­wood où il pour­suit aujour­d’hui encore une car­rière sans grand éclat portée sur les gen­res mus­clés, entre un Super­man IV coulé par la pin­grerie de la red­outable Golan-Globus et une poignée d’Aigle de Fer qui ne mar­queront pas l’his­toire du ciné­ma d’ac­tion. Du miroir défor­mant d’un fan­tasme mas­culin de ciné­ma ne sub­siste guère qu’une récréa­tion à la touche un peu décalée, dont la série télé Mis­sion : Impos­si­ble, par exem­ple, s’est par ailleurs avouée en par­tie redev­able. Du moins lui saura-t-on gré d’avoir précédé de peu un mou­ve­ment de mode où les espi­ons de ciné­ma perdraient de leur superbe pour s’empreindre de la gri­saille d’une lutte souter­raine bien d’ac­tu­al­ité.

Notes

Notes
↑1 La même année, un écrivain sen­si­ble­ment moins “fun” que Ian Flem­ing ou Len Deighton allait être adap­té à l’écran pour la pre­mière fois : John Le Car­ré, avec L’Es­pi­on qui venait du froid réal­isé par Mar­tin Ritt.
↑2 Comme pour James Bond, mais de façon plus agres­sive encore, les pro­duc­teurs ont tenu à affubler le héros espi­on du nom le plus passe-partout voire insipi­de qu’on puisse trou­ver. C’est tout de même une légère trahi­son des romans de Leighton, où ce per­son­nage reste car­ré­ment anonyme !