Shya­malan agace. Peut-être parce que – à l’instar de la plu­part des per­son­nages d’enfants dans ses films – c’est un sur­doué. Shya­malan écrit, pro­duit et réalise ses films. Il joue même dedans, des petits rôles jamais anodins. Shya­malan par­le de ses films sans une once de mod­estie et adopte avec une arro­gance décon­trac­tée la pos­ture de l’Auteur incom­pris face à une cri­tique de plus en plus indigne, adepte des attaques per­son­nelles et du procès d’intentions. Pour autant, même en perte de vitesse, il reste un cinéaste pas­sion­nant. Retour sur une car­rière ayant pris ces dernières années un tour des plus décon­cer­tants ; une car­rière riche en ambiguïtés, mais aus­si et surtout en beautés.

Praying with Anger (1992)

De son pre­mier long métrage, on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il y est ques­tion d’un ado­les­cent améri­cain en perte de repères envoyé en Inde, où il décou­vre ses racines et se retrou­ve soi-même. Appa­raît d’emblée une préoc­cu­pa­tion fon­da­men­tale : l’accession à la sérénité. La part d’autobiographie, sem­ble-t-il, y est grande, et le cinéaste y inau­gure son habi­tude de s’at­tribuer un rôle. Bien que les acteurs d’origine indi­enne ne man­quent pas dans ses films suiv­ants, Pray­ing with Anger reste à ce jour le seul où il se saisit explicite­ment de son ascen­dance, ouvrant d’ailleurs la voie à un rap­port équiv­oque à la ques­tion, bal­ançant entre un ques­tion­nement spir­ituel qu’il dit volon­tiers d’inspiration ori­en­tale et une assim­i­la­tion totale de la cul­ture blanche chré­ti­enne.

Wide Awake (1998)

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Ain­si son deux­ième long métrage, lui aus­si en par­tie auto­bi­ographique, inspiré de ses années d’internat dans un col­lège privé catholique de Philadel­phie, adopte-t-il le point de vue d’un petit garçon blanc. Il ne s’agit évidem­ment pas d’assigner Shya­malan à ses orig­ines (surtout ces jours-ci…) et de le priv­er de trans­pos­er son vécu – qui ne nous regarde en rien – en toute lib­erté. Cela dit, dans la mesure où la pri­mor­diale aspi­ra­tion à l’universel se dou­ble tou­jours dans ses films de choix trou­blants en matière d’ethnies, et où sa réus­site à Hol­ly­wood en tant que cinéaste bank­able et libre de ses mou­ve­ments n’est pas une ques­tion anodine, on peut se deman­der s’il n’y a pas là une manœu­vre pour se faire une place dans l’industrie… Manœu­vre qui ne se fait pas sans dif­fi­cultés, puisque Wide Awake – le seul de tous ses films sur lequel il n’a pas eu le statut de pro­duc­teur –, fait l’objet d’un bras de fer mus­clé avec les frères Wein­stein (Mira­max).

Quoi qu’il en soit, le film se fond sans peine dans la masse des comédies dra­ma­tiques famil­iales Dis­ney. En même temps, tous les ingré­di­ents du genre qui rejoignent les obses­sions de Shya­malan (l’enfance, la famille, la foi, l’initiation), sans se dépar­tir totale­ment d’une part lénifi­ante de leçon de morale big­ote, se tein­tent d’une atten­tion par­ti­c­ulière à ce qui meut et émeut les per­son­nages. Le film repose com­mer­ciale­ment sur l’actrice-présentatrice Rosie O’Donnell, qui y joue une bonne sœur prof de sport sym­pa et mar­rante, mais le per­son­nage prin­ci­pal est évidem­ment le petit garçon mal dans sa peau qui cherche sa place au sein de son col­lège et de sa famille, et s’interroge sur Dieu à la dis­pari­tion de son grand-père. La ques­tion de la mort y est d’ailleurs abor­dée avec une fran­chise éton­nante dou­blée d’une sin­gulière déli­catesse, annonçant le pre­mier suc­cès artis­tique et com­mer­cial du cinéaste…

Sixième Sens (1999)

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Le film casse la baraque au box-office, inau­gure une impres­sion­nante série de réus­sites copro­duites par Touch­stone (fil­iale de Dis­ney) et fait con­naître son auteur au monde entier, partagé entre fas­ci­na­tion pour le tal­ent cer­tain de ce « nou­veau Spiel­berg » et irri­ta­tion face à son côté char­la­tan. Il y a certes d’agaçantes marottes de dia­logues, un scé­nario ultra-fonc­tion­nel blindé de jus­ti­fi­ca­tions bien pra­tiques de son pos­tu­lat, un savoir-faire appliqué des fig­ures du film d’épouvante… Il y a, ray­on ambiguïtés, un lien gênant entre famille mono­parentale et enfant déséquili­bré, une angoisse très améri­caine de l’inconnu qui s’introduit dans la mai­son, qui devien­dra un motif impor­tant du ciné­ma de Shya­malan… Mais il y a autre chose.

« Les idées » qui cherchent à ren­dre con­sis­tante « l’idée » du film s’inspirent avec habileté de phénomènes observés par tout un cha­cun, aux­quels elles trou­vent une rai­son mag­ique et poé­tique : les vivants, par exem­ple, ont la chair de poule en présence des morts qui cherchent à leur dire quelque chose. Même la dis­sec­tion mani­aque cher­chant à met­tre à l’épreuve la cohérence de la diégèse ouvre la porte à des ques­tions ver­tig­ineuses : si Shya­malan s’amuse à nous mon­tr­er Mal­colm Crowe (Bruce Willis) en com­pag­nie de per­son­nes avec lesquelles il ne peut pour­tant pas com­mu­ni­quer, que devient ce dernier dans les ellipses ? Où erre un mort qui s’ignore lorsqu’il ne tente pas d’entrer en con­tact avec les vivants ? Dans les limbes du hors-champ.

Le film pré­cise la pas­sion de Shya­malan pour le cha­grin et le secret – ce qu’Axelle Rop­ert a appelé « la som­bre dou­blure du monde ». Le sen­si­ble cache tou­jours quelque chose de plus impal­pa­ble. Non pas une « vérité plus vraie » que les apparences, mais une autre dimen­sion – une his­toire, un trau­ma­tisme, un sen­ti­ment refoulés. Toute la mise en scène, démon­stra­tive et veloutée, tend à faire coex­is­ter le sen­si­ble et sa dou­blure. D’où l’injustice qu’il y a à ne voir dans le twist final qu’une pirou­ette de petit malin façon Usu­al Sus­pects. Le film sécrète une poignante beauté lorsqu’il fait d’une pierre deux coups, ne se con­tentant pas de faire sig­ni­fi­er aux actions, regards et dia­logues des choses dif­férentes selon qu’on con­naisse la fin ou non, mais les chargeant d’un poids émo­tion­nel. Il appa­raît évi­dent que c’est Cole (Haley Joel Osment) qui va soign­er Mal­colm, et non l’inverse. Cole sait, son com­porte­ment le trahit par­fois, mais il ne dit rien tant qu’il n’est pas encore temps. Cha­cun joue le jeu de l’autre, fait sem­blant de le croire en atten­dant la guéri­son – ou plutôt l’acceptation de sa con­di­tion.

Incassable (2000)

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On n’échappe pas à ce qu’on est, il s’agit de faire avec : telle est l’idée ambiva­lente qui struc­ture la vision du monde de Shya­malan. Belle quand elle con­siste à trou­ver en soi les ressources pour jouer un rôle dans la marche du monde, déplaisante quand elle revient à se résign­er à la place que le des­tin assigne à cha­cun. Incass­able joue à fond de cette ambiva­lence. David Dunn (Bruce Willis), agent de sécu­rité appli­quant des règles idéologique­ment dou­teuses basées sur le juge­ment des apparences – et le cinéaste, inter­pré­tant un deal­er, tend à lui don­ner rai­son –, devient un « super­héros du monde réel » en util­isant son inex­plic­a­ble invul­néra­bil­ité cor­porelle et son six­ième sens – des visions des mau­vais­es actions com­mis­es par les per­son­nes qu’il touche. Il le fait toute­fois sous l’influence d’Elijah (Samuel L. Jack­son), jadis enfant à part (comme Cole dans Six­ième Sens) chez qui trou­ver sa place dans le monde est devenu une obses­sion mal­adive et l’a con­duit à faire le mal en forçant le des­tin. Ce qui rend plus com­plexe que prévu la sup­posée morale en « noir et blanc » (couleurs du méchant et du gen­til)…

Con­tribuent égale­ment à l’infléchissement du manichéisme la tristesse et l’hébétude car­ac­téris­tiques des per­son­nages de Shya­malan, qui atteignent ici des som­mets : seul rescapé d’un ter­ri­ble acci­dent de train, Dunn sort de l’hôpital sous le regard mi-admi­ratif mi-accusa­teur des proches des vic­times, et vit avec la cul­pa­bil­ité du sur­vivant. Accepter sa con­di­tion ne va absol­u­ment pas de soi. Tout comme les rela­tions amoureuses, la pater­nité, la cohé­sion famil­iale ne vont pas de soi, même si elles méri­tent qu’on se bat­te pour elles. Car tout est lié : les rap­ports per­son­nels rejoignent tou­jours les con­flits plus larges. David, en accep­tant de tir­er par­ti de ses dons, raf­fer­mit son amour con­ju­gal et légitime l’admiration de son fils, jusqu’alors trop lourde à porter pour lui (poids qu’il parvient lit­térale­ment à soulever lors d’une scène d’haltérophilie aus­si drôle qu’émouvante).

Tout est affaire de poids dans Incass­able : poids du trag­ique, des haltères, de David lui-même, nais­sant à sa con­di­tion de super­héros lors d’un beau com­bat filmé en un seul plan qu’on jur­erait ralen­ti ; un com­bat pataud, éprou­vant, amenant son corps – invul­nérable et pour­tant loin de l’élasticité glo­rieuse des « vrais » super­héros – à s’enfoncer dans un mur pour venir à bout de son adver­saire. Par une mirac­uleuse opéra­tion alchim­ique, le film marie cette pesan­teur avec une envoû­tante ape­san­teur. Il flotte et tournoie, ose des plans sub­jec­tifs que plus per­son­ne ne ten­terait sans les affecter de fétichisme ou de maniérisme ; la lenteur coton­neuse de l’exécution noie la poten­tielle van­ité des procédés, ten­ant à dis­tance l’épate et la pure plas­tic­ité. Jusqu’au Dernier Maître de l’air, la caméra de Shya­malan restera vibrante, don­nera tran­quille­ment à voir ses effets, ne cherchera jamais la gris­erie pour la gris­erie, mais tou­jours la con­duite pré­cise et lyrique du réc­it, lais­sant affleur­er à la sur­face les mou­ve­ments intérieurs des per­son­nages. Après Six­ième Sens, mais cette fois sans effets toni­tru­ants de film d’épouvante, le cinéaste con­firme par ailleurs son tal­ent à filmer l’apparition, l’être-là : voir l’usage mag­ique des rideaux flot­tant au vent à la fenêtre de la cham­bre où David vient sauver la femme séquestrée.

Signes (2002)

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La dis­sim­u­la­tion et l’apparition devi­en­nent fon­da­men­tales dans ce film rur­al où rien ne fait véri­ta­ble­ment secret mais où, dans un envi­ron­nement calme habité par des per­son­nages réfléchis, tout prend son temps pour émerg­er, qu’il s’agisse de la pen­sée (beau jeu sur le délai, l’enchevêtrement des répliques), des objets ou des corps. Ain­si les aliens sont-ils d’abord, façon Tourneur, des sil­hou­ettes furtives dont on ne voit vrai­ment que les traces du pas­sage (une poubelle ren­ver­sée, une bal­ançoire en bran­le) avant de pren­dre forme dans une vidéo ama­teur trans­mise à la télévi­sion. Ils rede­vi­en­nent une men­ace invis­i­ble lorsque la famille Hess se bar­ri­cade et les entend inve­stir le porche, le toit, le gre­nier… Puis l’un d’entre eux, à qui Gra­ham (Mel Gib­son) a coupé un doigt, devient presque un per­son­nage, appa­rais­sant toute­fois altéré par divers­es médi­a­tions : nébuleux à con­tre-jour, som­bre en reflet dans une télévi­sion, défor­mé à tra­vers un verre d’eau. Déréal­isé, en quelque sorte, comme s’il était une pro­jec­tion ; ou sim­ple­ment tenu à dis­tance. Tout ce qui est extérieur à la con­science de Gra­ham, dont on voit sou­vent le vis­age bur­iné se poster pen­sif à l’avant-plan, sem­ble per­turber sa quête de paix intérieure.

On avait un mau­vais sou­venir du film, celui d’un exer­ci­ce de style hitch­cocko-spiel­bergien bril­lant mais vain, et mât­iné de morale big­ote. Erreur. On y voit certes un pas­teur ayant per­du la foi suite à la mort de sa femme la retrou­ver dans l’adversité ; mais a‑t-on assez relevé à quel point il était cocasse, tout de même, de voir un homme de Dieu se remet­tre à croire grâce à des extrater­restres ? Et si la mise en scène de Shya­malan, tout en accom­pa­g­nant avec lyrisme et empathie les émo­tions des per­son­nages, est, comme tou­jours, si posée, réflex­ive et prompte au bur­lesque, n’est-ce pas une manière de met­tre à dis­tance leurs croy­ances ? Autrement dit : on n’est pas obligé d’adhérer à celles-ci pour pren­dre plaisir à la fable et penser avec elle.

Le titre de ladite fable est limpi­de : il est ques­tion des signes que nous envoie l’univers et qu’on choisit d’interpréter comme des man­i­fes­ta­tions de la Prov­i­dence ou des événe­ments dus au hasard. Shya­malan, bien enten­du, penche plutôt pour la pre­mière option, mais ne fait jamais pass­er Gra­ham pour étant dans l’erreur parce qu’il préfère tem­po­raire­ment la sec­onde. Théories du com­plot et ouvrages fan­tai­sistes sont envis­agés sans a pri­ori, mais avec humour : si un vieux ser­gent flip­pant s’avère avoir rai­son sur l’invasion extrater­restre, l’illustration du livre que lisent Mor­gan (Rory Culkin), Bo (Abi­gail Bres­lin) et leur père, représen­tant un homme et ses deux enfants morts devant une mai­son qui ressem­ble fort à la leur, les effraie à tort. Surtout, la croy­ance est envis­agée plus large­ment qu’une oblig­a­tion de croire en Dieu : comme ce qui donne le min­i­mum de force, d’espoir, pour rester vivant ou pour agir.

Le Village (2004)

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L’amour, par exem­ple. Le Vil­lage est bien des choses, mais c’est surtout un grand film sur l’amour. L’amour impul­sif et écon­duit qui mène au mariage par dépit ; l’amour secret qu’un geste ou une absence de geste trahit ; l’amour qui unit les êtres qu’un lien plus pro­fond que les apparences relie. Et qui donne à Ivy (Bryce Dal­las Howard) la con­vic­tion, lors de l’attaque de « Ceux-dont-on-ne-par­le-pas », que Lucius (Joaquin Phoenix) attrapera d’un instant à l’autre la main lumineuse qu’elle lui tend dans la nuit tan­dis qu’une créa­ture s’approche d’elle. C’est beau la pre­mière fois par le sus­pense que sus­cite cette fer­veur bra­vant le dan­ger, et par le soulage­ment de l’arrivée in extrem­is de Lucius ; beau les fois suiv­antes – quand on sait que la créa­ture ne fera rien à Ivy – parce qu’il n’est plus ques­tion que d’amour, qu’enfin, Lucius touche la main d’Ivy et qu’en l’entraînant à l’intérieur avec elle, au ralen­ti et au son d’un vio­lon échevelé, il danse avec elle.

Shya­malan-scé­nar­iste s’adonnant une nou­velle et dernière fois, après Six­ième Sens et Incass­able, au jeu risqué des retourne­ments de per­spec­tive, Shya­malan-met­teur en scène relève à nou­veau le défi d’en incar­n­er les enjeux et c’est, entre autres, ce beau fil amoureux qui préserve le film de l’effet-baudruche. C’est aus­si le jeu pas­sion­nant autour du savoir et de l’ignorance, du doute et de la croy­ance, des ténèbres et de la lucid­ité. Quelque chose ne tourne évidem­ment pas rond dans ce vil­lage où le secret suinte de partout ; pour autant, le cinéaste ne joue pas l’artificialité à plein pot, entre­tient même une cer­taine fas­ci­na­tion pour son mode de vie passéiste, et tout en égrenant les indices, main­tient dans un pre­mier temps le spec­ta­teur dans le même état d’ignorance que la plu­part des habi­tants du vil­lage. Si le per­son­nage de Noah est si crispant, si Adrien Brody en fait des tonnes en attardé men­tal, c’est parce que, comme Cole dans Six­ième Sens, il sait. Et si Shya­malan ménage avec parci­monie ses révéla­tions, mani­ant l’ellipse et le mon­tage par­al­lèle, c’est pour relancer la peur du spec­ta­teur, qui croit savoir. Le film théorise ain­si bril­lam­ment la fab­rique de la peur, au ciné­ma mais aus­si en poli­tique (en toute lim­pid­ité, le cinéaste s’attribue le rôle du gar­di­en de la réserve). Le 11-Sep­tem­bre – qui s’insinuait déjà dans Signes – a engen­dré stu­peur, crainte de l’Autre mais surtout méfi­ance vis-à-vis du gou­verne­ment. Le film, sous ses airs de remake hor­ri­fique de La Petite Mai­son dans la prairie, est totale­ment imprégné de cette atmo­sphère para­noïaque et trace un lien solide entre cap­i­tal­isme et cul­ture du secret.

Il syn­thé­tise, « fal­si­fie » et rad­i­calise par ailleurs toutes les obses­sions de Shya­malan, faisant pour la pre­mière fois de la dou­blure un véri­ta­ble men­songe orchestré par l’homme ; incar­nant la ques­tion du des­tin dans les intu­itions et les choix des per­son­nages ; explo­rant la lim­ite entre croy­ance et cré­dulité ; dévoilant l’envers d’une mas­ca­rade fan­tas­tique sans renon­cer à flirter avec le sur­na­turel (le six­ième sens d’Ivy) ; affi­nant encore son économie du plan, son sens du bur­lesque et son tal­ent à filmer l’apparition, la dis­pari­tion, l’être-là des corps et des vis­ages tra­vail­lés par une émo­tion ; expéri­men­tant une solu­tion extrême pour répon­dre à la douleur des vic­times endeuil­lées de l’insécurité des villes… Face à ce fes­ti­val de théorie, de lyrisme et d’ambiguïtés idéologiques, les uns cri­ent au navet réac­tion­naire, les autres au chef‑d’œuvre accom­pli. Le film, incan­des­cent, clôt claire­ment une péri­ode, celle des films « équili­brés » de Shya­malan pro­duits par Dis­ney, qui met­tra un terme à leur col­lab­o­ra­tion à la lec­ture du script de son nou­veau pro­jet…

La Jeune Fille de l’eau (2006)

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Mêlant mal­adroite­ment inven­taire et renou­velle­ment, le film, plus hétéro­clite et dénudé que les précé­dents, rend toute­fois évi­dent ce qu’ils étaient tous depuis Six­ième Sens : des bed­time sto­ries. Par un faux para­doxe – mais c’est assez logique dans la mesure où, chez Shya­malan, les enfants ont tou­jours paru plus mûrs que les adultes –, c’est dans ce film a pri­ori des­tiné aux enfants que le cinéaste donne dans le méta-réc­it le plus frontal, tout en lais­sant transparaître des affects d’adulte, au fond assez puérils… On ne peut, en effet, s’empêcher d’y décel­er sa rancœur vis-à-vis de ses anciens pro­duc­teurs ain­si que des mau­vais­es cri­tiques, mais aus­si sa cer­ti­tude que ce sont les bonnes, les accla­ma­tions au génie, qui ont rai­son. Cer­ti­tude qui le pousse à l’auto-justification et à la vengeance, lui faisant jouer le rôle de l’auteur d’un essai des­tiné à chang­er la face du monde et met­tre à mort un cri­tique de ciné­ma infect et dés­abusé… De quoi se met­tre du monde à dos. Ceux qui le détes­taient déjà croient le voir touch­er le fond de la pré­ten­tion et du ridicule ; ceux qui l’aimaient com­men­cent à douter ; ceux qui ne s’intéressaient que mod­éré­ment à lui se penchent enfin sur son cas, se réjouis­sant de le voir enfin, libéré de l’envie de plaire à tout prix, acquérir fragilité et lib­erté après des films somme toute très ver­rouil­lés.

À l’image de l’enchaînement entre le pro­logue (un petit film d’animation très naïf – d’un point de vue graphique aus­si bien que nar­ratif) et le pre­mier plan du film (une besti­ole tenue hors champ écrasée au bal­ai sous des cris hys­tériques), le film pra­tique volon­tiers la rup­ture de ton. Le bur­lesque, qui se fondait jusqu’alors dans la grav­ité et la ponc­tu­ait avec élé­gance, s’expose ici au grand jour. Sans crier à la misog­y­nie et encore moins à la xéno­pho­bie, on peut regret­ter qu’il cap­i­talise autant sur le poten­tiel comique des femmes baragouinant en langues étrangères (la matrone coréenne et sa fille déli­cieuse­ment vul­gaire, les caque­tantes sœurs mex­i­caines). Reste qu’il con­stitue une salu­taire soupape à l’excès de sérieux dont le film se pare çà et là.

La Jeune Fille de l’eau est en effet rien de moins qu’une inci­ta­tion à l’éveil de l’humanité, avec le côté don­neur de leçon mes­sian­ique que cela peut com­porter. Mais c’est aus­si, plus mod­este­ment, un vibrant man­i­feste en faveur de la croy­ance qui doute con­tre le cynisme qui pense savoir (le cri­tique de ciné­ma, qui regrette l’absence d’originalité dans le monde et pré­tend pou­voir prédire le com­porte­ment des autres). C’est un bal­let gra­cieux sur la cohab­i­ta­tion de corps étrangers dans un même espace (investir/déserter le cadre, y pass­er du flou au net, le partager avec les autres). C’est une belle propo­si­tion sur la puis­sance du col­lec­tif lorsque cha­cun fait appel à ses ressources pour se met­tre au ser­vice de l’universel, qu’il soit ou non le bon « élu » : bien que s’avérant ne pas être l’Interprète, M. Dury (Jef­frey Wright) a l’idée de la soirée qui per­me­t­tra à l’événement de s’accomplir. Le tout est mis à dis­tance par l’utilisation ludique d’éléments con­sti­tu­tifs du con­te. Que l’avenir du monde repose sur le com­bat entre une narf, des scrunts et des tar­tu­tics ain­si que sur les épaules d’un petit garçon lisant sur les boîtes de céréales, c’est ridicule, évidem­ment, mais les détracteurs de Shya­malan le croient-ils assez bête pour ne pas le savoir, ne pas en jouer ? La faib­lesse du film réside davan­tage dans l’utilisation mécanique et com­plaisante de cer­tains motifs de prédilec­tion (la perte de proches dans un cam­bri­o­lage ayant tourné au meurtre) de celui qui se sait désor­mais Auteur.

Phénomènes (2008)

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Compte tenu du mel­on chopé, Phénomènes con­stitue une heureuse sur­prise. Le film est loin d’être par­fait, notam­ment en matière de dia­logues et de direc­tion d’acteurs – la sec­onde surlig­nant la lour­deur des pre­miers –, mais le cinéaste y fait vio­lence à cer­taines de ses habi­tudes. Il a notam­ment le mérite de ne pas s’appesantir sur la leçon sen­ten­cieuse que pou­vait faire crain­dre son génial pos­tu­lat de départ (l’homme a fait du mal à la nature, qui se venge), préférant la fuite en avant, l’enchaînement de cat­a­stro­phes et la néces­sité de trou­ver com­ment y sur­vivre. La sub­til­ité et la tristesse sont donc remisées au prof­it de l’impact et de la sécher­esse, le sang gicle plus qu’il ne l’a fait dans tous les films précé­dents et les humains se don­nant la mort offrent un spec­ta­cle des plus fasci­nants. L’incursion plutôt réussie de Shya­malan sur le ter­rain de la vitesse, sans vers­er non plus dans la frénésie, entre évidem­ment en con­flit avec la néces­sité pri­mor­diale chez lui d’avoir le temps de la réflex­ion. Voir Elliott (Mark Wahlberg) pris en étau entre la caméra et un groupe de sur­vivants en fuite le pres­sant de trou­ver une solu­tion : « Why can’t any­body just give me a sec­ond?! »

Autre vio­lence : la belle idée noire qui veut que les groupes trop nom­breux stim­u­lent les plantes et favorisent le phénomène fatal, ren­dant néces­saire la dis­per­sion des humains. Décon­cer­tante mise à mal de l’instinct gré­gaire, mais surtout de la foi dans le col­lec­tif qui s’exprimait dans La Jeune Fille de l’eau… D’autant plus trag­ique qu’elle donne ironique­ment rai­son aux lâch­es qui fuient sans emmen­er qui que ce soit dans leur voiture, qu’elle rend étrange­ment accueil­lante une mai­son-témoin où tout est en plas­tique et qu’à tra­vers la sil­hou­ette du red­neck bar­ri­cadé chez lui avec sa cara­bine et la vieille femme vivant recluse avec son chien et le sou­venir de son mari mort à la guerre, le film mon­tre une image ter­ri­fi­ante, délétère et para­noïaque, de la soli­tude.

Le salut, évidem­ment, se trou­ve dans la cohé­sion du cou­ple – frag­ilisée de façon un peu ridicule par une his­toire de tiramisù mangé par Alma (Zooey Deschanel) avec un col­lègue de tra­vail – et dans l’instinct mater­nel : mal­gré sa grande méfi­ance envers Alma, Julian (John Leguizamo) con­fie sa fille à ses amis qui finiront par l’adopter. De cette trame famil­ial­iste assez con­ven­tion­nelle, Shya­malan parvient pour­tant, comme tou­jours, à tir­er de poignantes émo­tions, qui adoucis­sent la dureté du film autant que la belle atten­tion, sym­bol­isée par une de ces fameuses bagues en toc qui changent de couleurs, qu’il prête aux humeurs – de la nature, des per­son­nages.

Le Dernier Maître de l’air (2010)

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Humeurs, émo­tions sont égale­ment en jeu dans le dernier film de Shya­malan, où il est néces­saire de les maîtris­er pour pou­voir dompter les élé­ments. Mais le cinéaste n’en tire rien de con­sis­tant. Sa cou­tu­mière mise en scène « à l’ancienne » – quoique ne s’interdisant jamais le recours (invis­i­ble) aux effets numériques – a cédé la place à une débauche d’effets spé­ci­aux, et il lui faut désor­mais des hec­tolitres d’eau numérique pour par­venir à sus­citer émo­tion­nelle­ment ce qu’il réus­sis­sait aupar­a­vant avec un sim­ple champ-con­trechamp… Man­i­feste­ment aveuglé par la croy­ance idiote selon laque­lle dans un film pour enfants, tout doit être bien souligné, il plombe son film de dia­logues ridicules, de gags qui tombent à plat et de con­clu­sions de scènes balour­des.

Le genre de la fan­ta­sy favorise certes la sim­pli­fi­ca­tion, les stéréo­types, le manichéisme, qui ne sont pas tou­jours des hand­i­caps à la pen­sée. Mais ce qui frappe ici, c’est un mes­sian­isme et un appel à la soumis­sion à l’autorité de l’Élu-maintenant‑l’équilibre-du-monde beau­coup plus bêtes que dans La Jeune Fille de l’eau. Ceux qui pren­nent en main leur pro­pre des­tin, ces vils Prométhée refu­sant de se soumet­tre à l’ordre qui régit les mon­des spir­ituel et matériel, sont des méchants qu’il faut à tout prix arrêter…

Le film relance par ailleurs le débat miné dont on par­lait en début d’article à pro­pos du rap­port de Shya­malan aux eth­nies, ici pas aus­si sim­pliste qu’on a pu le dire et pour­tant très curieux. Les gen­tils héros sont tous blancs, même s’ils appar­ti­en­nent à des tribus métis­sées (il y a quelques Esquimaux dans la Nation de l’eau, des Tibé­tains, une indi­enne et un noir chez les bonzes de la Nation de l’air). Les maîtres de la terre sont de type chi­nois, mais on tra­verse furtive­ment un vil­lage d’africains… Et la Nation du feu est très majori­taire­ment com­posée de peaux fon­cées (acteurs indi­en, maori, iranien). Tout cela per­met de brouiller les pistes tout en étant ambigu. (Et que le cinéaste soit lui-même d’origine indi­enne n’y change rien.) Peut-être sont-ce là des con­sid­éra­tions mesquines, des procès d’intention, mais ils sont la preuve que le film ne parvient pas à détourn­er l’attention vers des enjeux plus pro­fonds – même si, comme l’a remar­qué Jean-Sébastien Chau­vin, une cer­taine puis­sance trag­ique gît dans le poids insouten­able que les par­ents pla­cent sur les épaules de leurs enfants.

Et Shya­malan (qui, curieuse­ment, ne joue pas dans le film – un signe secret de désaveu ?), face aux cri­tiques assas­sines, de soutenir sans se démon­ter qu’il s’agit là de ce qu’il a fait de mieux… Espérons que la lucid­ité lui revien­dra, et que s’il per­siste à vouloir réalis­er les deux volets suiv­ants de la trilo­gie, il recadre le tir. On a enten­du par­ler d’un nou­veau pro­jet avec Bruce Willis, qui promet un retour aux sources beau­coup plus exci­tant. On veut con­tin­uer à croire en Shya­malan. Car croire en Shya­malan, c’est croire tout court.