Nés au milieu des années 1960, tous trois orig­i­naires du Sud-Ouest, ils ont com­mencé à réalis­er leurs pre­miers courts-métrages au tour­nant des années 90, avant de percer une dizaine d’année plus tard, avec Ce vieux rêve qui bouge pour Alain Guiraudie – prix Jean Vigo et révéla­tion de la quin­zaine des réal­isa­teurs can­noise en 2001 – et Fin d’été pour Arnaud et Jean-Marie Lar­rieu – sor­ti en 1999 et accueil­li chaleureuse­ment par la cri­tique –, puis d’être con­sacrés comme auteurs qui comptent au cours de la décen­nie suiv­ante avec entre autres Pein­dre ou faire l’amour (2005) pour les frères Lar­rieu et Le Roi de l’évasion (2009) pour Alain Guiraudie. Mais au delà des simil­i­tudes de leur par­cours, les trois réal­isa­teurs sem­blent partager une con­cep­tion com­mune et orig­i­nale du ciné­ma, mélan­col­ique sous des atours lumineux, inven­tif et ouvert aux expéri­men­ta­tions, cher­chant leur res­pi­ra­tion dans l’hybridation des gen­res, et assumant dans un même geste leur atti­rance pour les grands espaces, l’humour décalé, l’onirisme, le sexe et les ter­giver­sa­tions psy­chologiques chères au ciné­ma d’auteur français. Nous con­sacrons donc ce dossier au ciné­ma con­stam­ment éton­nant et pro­fondé­ment jouis­sif des frères Lar­rieu et d’Alain Guiraudie, en risquant une ébauche de théorie : mal­gré un solide ancrage dans sa terre natale, le « ciné­ma du Sud-Ouest » tient peut être plus de son loin­tain cousin améri­cain que de sa petite province pit­toresque.

L’inadéquation au monde comme point de départ

Un homme, un vrai – le pre­mier long métrage des frères Lar­rieu – s’ouvre sur un film pub­lic­i­taire réal­isé par le per­son­nage de Math­ieu Amal­ric, et dont le but est de pro­mou­voir la qual­ité de vie des employés dans une entre­prise des envi­rons de Paris. Le film pub­lic­i­taire révèle avec humour le manque de com­préhen­sion du per­son­nage d’Amalric envers les règles du monde du tra­vail. Le reste du film ne fera que con­firmer à quel point il est per­du, bridé dans ses élans et inadap­té au monde réel. Avec un peu de recul, cette inadéqua­tion au monde se révèle être l’un des motifs cen­traux autour duquel s’articule les ciné­mas des Frères Lar­rieu et d’Alain Guiraudie, et que l’on retrou­ve dans la qua­si-total­ité de leurs films, avec plusieurs vari­antes. Chez les Lar­rieu, les per­son­nages sont le plus sou­vent issus de milieux bour­geois et souf­frent prin­ci­pale­ment de tour­ments exis­ten­tiels (dif­fi­culté à s’adapter à la con­di­tion de retraité dans Pein­dre ou faire l’amour, frus­tra­tion d’ordre sex­uel dans Le Voy­age aux Pyrénées). Guiraudie s’intéresse lui davan­tage à ce que l’on avait l’habitude d’appeler les prob­lèmes de classe et aux dif­fi­cultés ren­con­trées par la gent mod­este pour trou­ver une place sat­is­faisante dans la société. Dans son pre­mier chef d’œuvre, Ce vieux rêve qui bouge, il esquisse une pein­ture sub­tile du monde ouvri­er, ryth­mée par des dia­logues d’une grande justesse qui véhicu­lent l’atmosphère de ten­sion, de fierté et de résig­na­tion qui règne dans les usines français­es. Il capte toute la beauté, la poésie et la mémoire de ce site indus­triel voué à la fer­me­ture, et fait admirable­ment écho à l’immuabilité de la vie à l’usine avec des plans fix­es et récur­rents, la caméra ne se met­tant en mou­ve­ment que lorsque l’usine est défini­tive­ment fer­mée. La ques­tion sociale est con­stam­ment présente dans les films de Guiraudie, que ce soit par le truche­ment de quelques phras­es de dia­logue sur les retraites ou sur les avan­tages com­parés du Bac ou du CAP dans Le Roi de l’évasion, ou au tra­vers du por­trait fouil­lé de Nathalie Sanchez, per­son­nage prin­ci­pal de Du soleil pour les gueux et coif­feuse à Rodez, qui décrit par le menu com­ment elle vit avec 5500 francs par mois. Guiraudie met en scène des gens des class­es pop­u­laires, de l’étudiant et du patron de café de Pas de repos pour les braves au petit monde rur­al du Roi de l’évasion. On a donc essen­tielle­ment affaire, que ce soit chez Arnaud et Jean-Marie Lar­rieu ou chez Alain Guiraudie, à des per­son­nages qui cherchent un hori­zon et qui sont con­damnés à subir l’incompatibilité entre leurs besoins pro­fonds et ce que peut leur offrir le monde qui les entoure. Si le point de départ est rel­a­tive­ment clas­sique et piégeux, le traite­ment que lui appor­tent nos réal­isa­teurs est à la fois inso­lite, très per­son­nel et mar­qué par une grande exi­gence. Nous n’avons pas affaire à des soci­o­logues ou à des psy­cho­logues, mais bien à de véri­ta­bles cinéastes.

Le sexe et la nature comme échappatoire

Les Lar­raudie (appelons-les comme ça) pro­posent qua­si sys­té­ma­tique­ment à leurs per­son­nages de se sous­traire à leurs prob­lèmes en se jetant à corps per­du dans la nature et le sexe, ce qui ne manque pas d’imprégner leurs films d’un ton et d’une col­oration sin­gulière. Mais plus que des solu­tions à leurs tour­ments, ces ten­ta­tives s’avèrent rapi­de­ment être des fauss­es pistes. Dès Fin d’été, leur pre­mier moyen métrage (1999), les frères Lar­rieu explorent de manière assez lit­térale (la vie à poil et l’élevage de chèvres dans une berg­erie) l’utopie hip­pie comme alter­na­tive à la vie parisi­enne, mais déjà sans suc­cès pour le per­son­nage prin­ci­pal, qui aban­donne le navire à la fin de la belle sai­son. Si le sexe « libéré » reste un motif prég­nant de leurs films, il acquiert au fur et à mesure de leur fil­mo­gra­phie un statut dif­férent : le sexe n’est plus seule­ment un remède poten­tiel au mal-être des per­son­nages, une sorte de clé du bon­heur (comme dans Fin d’été ou Pein­dre ou faire l’amour, dans lequel un cou­ple à l’orée de la retraite s’ouvre aux joies de l’échangisme et qui est le film le plus fon­cière­ment opti­miste de ses auteurs), mais il devient aus­si une cause de ce mal-être (Le Voy­age aux Pyrénées, Les Derniers Jours du monde). Guiraudie théorise cette approche dans Le Roi de l’évasion avec le mono­logue final du Vieux Queu­tard qui en sub­stance affirme qu’il n’y a que l’envie qui vaille le coup, et que la jouis­sance, l’accomplissement du sexe, ne con­stitue qu’un leurre. Il y a bien d’un coté la souf­france de ne pas pou­voir vivre pleine­ment une vie sex­uelle sat­is­faisante (Ce vieux rêve qui bouge avec le refus du con­tremaitre de s’offrir au jeune ouvri­er, Le Voy­age aux Pyrénées avec les élans nymphomanes con­trar­iés de Sabine Azé­ma), et de l’autre coté l’incapacité de cette vie sex­uelle à combler le mal-être même lorsqu’elle se rap­proche de ses envies (Le Roi de l’évasion, Les Derniers Jours du monde, Nathalie Sanchez qui dans Du soleil pour les gueux lâche un « oui, et après ? » après avoir accom­pli son fan­tasme de couch­er avec un berg­er d’ounayes). Le mes­sage que nous délivre nos trois cinéastes sem­ble bien être le suiv­ant : si le sexe est une cause du prob­lème c’est parce qu’il est inapte à en être une solu­tion.

Le sexe est de manière récur­rente traité sous l’angle trans-généra­tionnel, que ce soit avec des « vieux » (le cou­ple soix­an­te­naire Auteuil/Azéma et leurs « parte­naires » quar­an­te­naires dans Pein­dre ou faire l’amour, Armand et le Vieux Queu­tard dans Le Roi de l’évasion, ou Natal­ie Sanchez et le berg­er d’ounayes dans Du soleil pour les gueux), avec des jeunes (Armand et Curly dans Le Roi de l’évasion) ou avec les deux (Ce vieux rêve qui bouge). Ces rela­tions, con­som­mées ou impos­si­bles, hétéro (prin­ci­pale­ment chez les Lar­rieu) ou homo (chez Guiraudie), ali­mentent une réflex­ion cap­ti­vante sur le corps, qui cul­mine dans Les Derniers Jours du monde. Le film dresse un con­stat, celui de la pré­va­lence des corps, de ceux qui s’accouplent, s’enlacent ou s’étreignent à ceux en décom­po­si­tion, de ceux qui se reposent après l’amour aux cadavres flétris qui jonchent les rues et les pièces tra­ver­sées. Finale­ment, il ne sert à rien de philoso­pher, nous ne sommes que des corps, suants, poilus, flétris, nus bien sûr, sex­ués, suin­tant, totale­ment organiques, et on oserait même dire odor­ants à la vision des images mal­saines des Derniers Jours du monde. Rarement une scène de sexe n’a parue aus­si organique que celle entre Math­ieu Amal­ric et Carine Viard. L’on retrou­ve ces mêmes corps con­crets chez Guiraudie, dans Le Roi de l’évasion, du bedonnant Armand (joué par Ludovic Berthillot) au longiligne et jubi­la­toire com­mis­saire (François Clavier) en pas­sant par la sexy girl next door Curly (Haf­sia Herzi) et les extra­or­di­naires « Vieux Queu­tards » (Jean Toscan et Georges Vaur), mais aus­si dans Ce vieux rêve qui bouge (José) ou dans Du soleil pour les gueux (Dje­ma Gaou­da Lon).

Chose rare dans le ciné­ma d’auteur français, qui est d’habitude plutôt occupé à tra­quer les états d’âme ou à met­tre en valeur l’aspect pit­toresque du pat­ri­moine et du ter­roir nation­al, Alain Guiraudie et les frères Lar­rieu assu­ment la beauté des paysages comme une com­posante essen­tielle de leur art. Même lorsque Guiraudie filme une usine, dans Ce vieux rêve qui bouge, ou une sim­ple cam­pagne sans reliefs dans Le Roi de l’évasion, la mise en espace et en lumière est ample, les lieux se déploient à l’écran. Les Pyrénées (La Brèche de Roland, Un homme, un vrai, Le Voy­age aux Pyrénées), le Ver­cors (Pein­dre ou faire l’amour), les plateaux du Rouer­gue (Du soleil pour les gueux et Pas de repos pour les braves) font ain­si échos aux grands espaces du sud-ouest – améri­cain cette fois – et au ciné­ma d’outre-Atlantique. La nature est le décor priv­ilégié de ces films, et elle y inter­vient comme un lieu où l’on s’échappe, où l’on tente de se ressourcer ou de se retrou­ver soi même. Mais mal­heureuse­ment pour leurs per­son­nages, le con­tact avec la nature s’avère être tout aus­si infructueux que les prouess­es sex­uelles. Si pic­turale­ment les espaces sont sub­limés par la caméra, ils sont psy­chologique­ment syn­onymes d’enfermement. Guiraudie souligne ces phénomènes de sur­place avec des « plans fix­es déroulants », dans lesquels les per­son­nages s’escriment à avancer tout en restant pris­on­nier de leur plan (bal­lade à vélo dans Le Roi de l’évasion). Dans Pas de repos pour les braves, l’on se rend bien jusqu’à Bué­nauzère, Glas­gaud ou Onque Congue, mais l’on ne par­coure que quelques dizaines de kilo­mètres. Le monde entier a beau s’offrir aux per­son­nages, ils sont irrémé­di­a­ble­ment con­finés dans leur envi­ron­nement quo­ti­di­en, il leur est impos­si­ble d’y échap­per. Dans Du soleil pour les gueux, Car­ol Izba, le jeune ban­dit d’escapade qui devrait s’enfuir pour sur­vivre, ne peut se décider à quit­ter sa terre natale et les mag­nifiques plateaux de l’Aveyron, quand bien même sa survie en dépend. Dans Le Voy­age aux Pyrénées, Jean-Pierre Daroussin et Sabine Azé­ma tour­nent en rond dans leurs mon­tagnes et leurs prob­lèmes de cou­ple, loin de se résoudre au con­tact de la nature, s’y exac­er­bent. Dans La Brèche de Roland et Fin d’été, les per­son­nages prin­ci­paux revi­en­nent lit­térale­ment à leurs orig­ines, à l’endroit où ils ont été conçus, au milieu des mon­tagnes. Dans Un homme, un vrai, Ris finit par souf­frir de son isole­ment pyrénéen, et cherche à renouer le con­tact avec sa femme. À l’instar du sexe, la nature n’est qu’une impasse stérile, inca­pable d’apaiser durable­ment les mal-être.

Comme dans les road-movies (encore une référence au ciné­ma améri­cain !), on note chez nos réal­isa­teurs une forte propen­sion à dou­bler les péré­gri­na­tions psy­chologiques de leurs per­son­nages par une mise en mou­ve­ment physique. On n’arrête pas de marcher, de courir, de déam­buler, d’avancer. Entre les ouvri­ers de Ce vieux rêve qui bouge qui passent leur temps à entr­er et sor­tir de l’usine ou à se mou­voir d’un bâti­ment à l’autre, les pro­tag­o­nistes de Du soleil pour les gueux qui marchent à la recherche d’ounayes ou qui se coursent à tra­vers les hauts plateaux, les ran­don­neurs pyrénéens des frères Lar­rieu (La Brèche de Roland, Le Voy­age aux Pyrénées ou Un homme, un vrai), la fuite de Math­ieu Amal­ric dans Les Derniers Jours du monde, les per­son­nages de Pas de repos pour les braves qui se ren­dent d’un vil­lage à l’autre à pied ou qui se dépla­cent en Renault Fuego, et les sor­ties à vélo ou les cours­es à tra­vers champs et forêts de Curly et Armand dans Le Roi de l’évasion, nous avons affaire à un ciné­ma où l’on est con­stam­ment en mou­ve­ment. Ce mou­ve­ment omniprésent sert le tra­vail sur l’espace. Alain Guiraudie et Arnaud et Jean-Marie Lar­rieu ne met­tent pas seule­ment l’espace en image, ils le met­tent aus­si à l’épreuve – il est vécu et arpen­té – afin d’en restituer toute son essence.

Le travail des genres et l’onirisme comme réponse cinématographique

Dès ses débuts, Guiraudie man­i­feste un intérêt cer­tain pour les « gen­res », et prin­ci­pale­ment pour l’heroic-fantasy (court métrage La Force des choses en 1997, Du soleil pour les gueux). Chez les Lar­rieu, la ques­tion du genre met plus de temps à se dévelop­per, et com­mence seule­ment à poindre dans Le Voy­age aux Pyrénées, descen­dant débridé du Voy­age en Ital­ie de Rosselli­ni. Ce qui est intéres­sant chez nos cinéastes du « sud-ouest », c’est que le genre n’est pas con­sid­éré comme une forme codée et prédéfinie qui s’impose à tout le film, mais plutôt comme une com­posante pos­si­ble, que l’on peut dos­er et laiss­er infuser à sa guise afin d’imprégner le film au niveau souhaité. Les réal­isa­teurs dis­posent donc d’une boite à out­il à large palette, et ne se privent pas de puis­er dans une grande par­tie des gen­res disponibles dans le cat­a­logue de l’histoire du ciné­ma pour ali­menter, col­or­er et enlu­min­er leurs films. Ils exploitent ain­si tour à tour la veine fan­tas­tique (Voici venu le temps), celle du film cat­a­stro­phe (Les Derniers Jours du monde), du film d’auteur à la française (Un homme, un vrai, Pein­dre ou faire l’amour), du comique bur­lesque (Le Voy­age aux Pyrénées et cer­taines scènes du Roi de l’évasion), et intro­duisent même des élans de comédie roman­tique (Le Roi de l’évasion), de comédie du remariage (Le Voy­age aux Pyrénées, Un homme, un vrai), de comédie musi­cale (Un homme, un vrai, Le Voy­age aux Pyrénées), de film éro­tique des années 70 (la fête du château dans Les Derniers Jours du monde), de film de gang­ster (dernière par­tie de Pas de repos pour les braves) une petite scène de tor­ture (dans Le Roi de l’évasion), et des réflex­es de thrillers (dans la manière de ryth­mer Le Roi de l’évasion). Le recours ouvert et assumé aux gen­res ren­force un peu le lien de ce ciné­ma avec son cousin améri­cain, et l’inscrit à la fois en descen­dant d’un pat­ri­moine ciné­matographique mon­di­al et dans une con­tem­po­ranéité forte, le Ciné­ma Bis ayant recon­quit ses let­tres de noblesse au cours de la dernière décen­nie. Guiraudie cite aus­si régulière­ment le west­ern, du superbe plan de Ce vieux rêve qui bouge où le groupe d’ouvriers déam­bule à la manière de William Hold­en et sa troupe dans La Horde sauvage, aux paysages semi-déser­tiques de Du soleil pour les gueux et de Pas de repos pour les braves, en pas­sant par la chas­se à l’homme entre un chas­seur de prime et un hors-la-loi (enfin, entre un guer­ri­er de pour­suite et un ban­dit d’escapade pour être pré­cis) dans Du soleil pour les gueux. Les frères Lar­rieu ne sont pas en reste, avec le plan final de Pein­dre ou faire l’amour où la sil­hou­ette de Daniel Auteuil se détache – au milieu d’une végé­ta­tion éparse – sur le ciel bleuté du Ver­cors, vari­a­tion sur le motif du lone­some cow­boy. On ne sait pas très bien non plus si le nom de John­ny Got – le «jour­nal­iste-aven­turi­er » de Pas de repos pour les braves – est inspiré de John­ny Gui­tar ou de John­ny Got His Gun, mais le clin d’œil au ciné­ma d’outre-Atlantique est plus que prob­a­ble.

Dans Les Derniers Jours du monde, tout comme dans Du soleil pour les gueux, le recours au fan­tas­tique offre un écrin théorique aux réal­isa­teurs pour explor­er la grande ques­tion de l’inadéquation au monde. Dans le con­texte apoc­a­lyp­tique des Derniers Jours du monde, où le gou­verne­ment abdique toute vel­léité de con­trôle sur la sit­u­a­tion, le per­son­nage de Math­ieu Amal­ric (Robin­son) n’est plus tenu par aucune con­trainte, ce qui devrait lui per­me­t­tre de pou­voir enfin s’épanouir. Mais alors qu’il est libéré de ce monde cas­tra­teur et de (presque) toutes ses con­ven­tions, il ne prend aucune ini­tia­tive et se recro­queville sur son unique obses­sion – le corps de sa maîtresse, faisant preuve d’une pro­fonde inap­ti­tude non pas à la société, mais à la vie. Je‑m’en-foutisme, soif de sexe, insen­si­bil­ité à la souf­france des autres, les frères Lar­rieu sai­sis­sent avec acuité les traits de ce représen­tant de la fameuse généra­tion X qui ne désire finale­ment rien de plus que la paix. Dans Du soleil pour les gueux, Guiraudie se livre à un jeu de com­para­i­son entre les affres de notre monde cap­i­tal­iste (représen­té par Nathalie Sanchez) et ceux d’une dic­tature bar­bare et pri­maire (ce roy­aume imag­i­naire mi-bur­lesque mi-sur­réal­iste des berg­ers d’ounayes, dom­iné par le tyran Chaouch Maline et dans lequel Nathalie Sanchez évolue le temps du film). Il parvient dans un même geste à capter la néces­sité qu’ont Nathalie Sanchez (issue du monde réel) et Car­ol Izba (issu du monde fan­tas­tique) de s’échapper de leur monde d’origine tout en sachant qu’ils sont faits pour y rester. Il s’agit d’un point de vue pro­fondé­ment dés­abusé, qui se retrou­ve dans toute sa fil­mo­gra­phie (sin­istre dia­logue de Ce vieux rêve qui bouge : « – Tu n’as jamais eu envie de faire autre chose ? – Juste envie. »). Car il n’y a au fond pas de vraie révolte chez Alain Guiraudie, mais plutôt une grande résig­na­tion. Per­spec­tive peu alléchante que celle des ouvri­ers de Ce vieux rêve qui bouge, qui restent 30 ans dans l’environnement hos­tile de leur usine, en prenant les jours les uns après les autres. Et lorsqu’une alter­na­tive se présente, c’est celle de la fer­me­ture, encore plus dép­ri­mante. Dans Le Roi de l’évasion, Armand – qui enchaine depuis vingt ans les aven­tures éphémères avec des types ren­con­trés sur un lieu de drague sauvage en bor­dure de nationale – en vient même à con­sid­ér­er les avan­tages d’une vie rangée (« Con­stru­ire une famille, c’est peut être pas si mal que ca ? »), alors que le com­mis­saire ne sem­ble pas con­va­in­cu de la per­ti­nence de sa mis­sion : « on ramène les jeunes filles… si elles repar­tent, elles repar­tent… » Le ciné­ma de Guiraudie se tourne donc naturelle­ment vers ce qui est seul à même de con­tr­er sa pro­pre vision dés­abusée et d’entretenir un peu d’espoir : le rêve. Ses films sont en quelque sorte des trips géants (Le Roi de l’é­va­sion, Du soleil pour les gueux, Pas de repos pour les braves), entre rêver­ies exis­ten­tielles et diva­ga­tion ontologique, où les per­son­nages se per­dent dans leurs médi­ta­tions, entre fan­tasme, angoisse, désir d’un monde meilleur et fatal­isme. Une des grandes réus­sites du Roi de l’évasion est d’inclure de « vrais » rêves en son sein – séquence de réveil à l’appui – afin de ren­forcer par con­traste la réal­ité de la stupé­fi­ante errance hal­lu­ci­na­toire d’Armand, céli­bataire en crise de la quar­an­taine, et d’ainsi sig­ni­fi­er que la par­tie la plus essen­tielle de nos exis­tences est celle qui se développe dans nos têtes. L’onirisme, qui est par essence par­ti­c­ulière­ment bien adap­té au medi­um ciné­matographique, a aus­si dans le cas de Guiraudie la dou­ble qual­ité de se fon­dre avec bon­heur dans le tra­vail sur les gen­res et d’être une réponse appro­prié aux ques­tions de fond qui sont dévelop­pées dans ses films (l’inadéquation au monde). Mais mal­gré une présence mar­quée, l’onirisme n’infléchit pas le point de vue désen­chan­té de son auteur, qui livre de film en film la même con­clu­sion implaca­ble de mélan­col­ie, de Tout droit jusqu’au matin – son 3ème court métrage réal­isé en 1994 : « Le jour où tu réalis­es tes rêves il faut en trou­ver d’autres et t’es pas plus avancé. Les miens il vaut mieux que je me les garde le plus longtemps pos­si­ble » au Roi de l’évasion : « Il y a quelques années je ne m’imaginais pas tir­er mon coup sans jouir à la fin, qu’est-ce qu’on peut être con, des fois ! »

Arnaud et Jean-Marie Lar­rieu, tou­jours taraudés par la ques­tion de la pater­nité, sem­blent main­tenant tra­vailler à asep­tis­er l’émotion (qui cul­mine dans la dernière par­tie de Un homme, un vrai) et à théoris­er leurs mes­sages au tra­vers de la forme filmique, comme dans leurs deux derniers longs métrages, Le Voy­age aux Pyrénées et Les Derniers Jours du monde. Guiraudie vient quant à lui de réus­sir, avec Le Roi de l’évasion, à attein­dre la grâce en faisant se cristallis­er la veine sociale et la veine onirique de son ciné­ma dans un objet unique plus équili­bré, aban­don­nant, peut-être tem­po­raire­ment, la voie du fan­tas­tique à tout prix. On ne sait pas ce que leurs prochains films nous réser­vent, mais l’on est con­fi­ant dans leur capac­ité à nous offrir un ciné­ma haute­ment jouis­sif, celui des déli­cieuses trou­vailles que sont la dourougne (la racine aux ver­tus aphro­disi­aques du Roi de l’évasion), les ounayes (créa­tures de Du soleil pour les gueux et de Voici venu le temps que l’on imag­ine mi mou­tons mi vam­pires), les chan­sons pail­lardes des moines nus du Voy­age aux Pyrénées, le déli­rant film d’entreprise de Un homme, un vrai ou le com­mis­saire obsédé sex­uel du Roi de l’évasion, sosie par­fait d’Alain Jup­pé.