Présen­té en 2010 au fes­ti­val de Cannes dans la Quin­zaine des Réal­isa­teurs, Le Voleur de lumière sort en salles en France. Après sa trilo­gie auto­bi­ographique (Le Fils adop­tif, La Bal­ançoire et Le Singe), le réal­isa­teur kirghize Aktan Abdika­likov change de nom pour éviter les affres de la célébrité et signe ce nou­veau film sous celui moins rus­sisant de Aktat Arym Kubat. Avec Le Voleur de lumière, il dresse un état des lieux de son pays en choi­sis­sant le ton de la légèreté mais sans pour autant se défaire d’une lucid­ité sur la sit­u­a­tion poli­tique encore incer­taine.

«Mon­sieur Lumière» («Svet-Ake») est un élec­tricien astu­cieux d’un petit vil­lage. Il aide les habi­tants les plus dému­nis à se pro­cur­er de l’électricité illé­gale­ment tout en rêvant à son pro­jet de pro­duire l’énergie de la région grâce à des éoli­ennes. Mais les ter­res des vil­la­geois sont con­voitées par un riche homme d’affaires qui pour­rait bien exploiter le savoir-faire de l’électricien. Et quand le maire du vil­lage meurt, une nou­velle péri­ode s’ouvre et la cor­rup­tion s’installe. Ici, la fic­tion rat­trape la réal­ité, puisqu’en 2010 ont éclaté dans le pays de vio­lentes émeutes con­tre la cor­rup­tion et la stag­na­tion du niveau de vie. Le film est empreint en quelques sortes de ces prémiss­es et c’est prob­a­ble­ment ce con­texte social qui explique en par­tie pourquoi neuf années ont été néces­saires pour l’écriture et la recherche de finance­ments pour cette fic­tion, tournée en seule­ment un mois. C’est dire les con­di­tions dif­fi­ciles de pro­duc­tion au Kirghizs­tan, ancien satel­lite russe et c’est prob­a­ble­ment ce qui per­met à cette fic­tion d’être imprégnée d’une cer­taine approche doc­u­men­taire. En faisant appel en par­tie à des acteurs ama­teurs, le réal­isa­teur laisse se dessin­er en toile de fond une radi­ogra­phie de la sit­u­a­tion socioé­conomique de cette toute jeune démoc­ra­tie. Et si l’ap­par­ente légèreté est sou­vent de mise, Aktan Arym Kubat pose un regard pro­fondé­ment cri­tique sur les dérives de l’économie galopante qui vient gan­gren­er les tra­di­tions sécu­laires.

Ce con­stat acca­blant est con­tre­bal­ancé par un vent d’optimisme. Le jeu est au cœur de ce film. Il per­met au réal­isa­teur d’opérer une cer­taine dis­tan­ci­a­tion. Ain­si les événe­ments les plus cru­els sont relatés avec une cer­taine ironie. Le réal­isa­teur et acteur prin­ci­pal incar­ne un héros naïf empreint de bon­homie. Il exerce son méti­er avec bon­heur, évi­tant les sanc­tions des autorités comme un enfant craindrait de se faire rabrouer par ses par­ents. Il abor­de ain­si la vie avec légèreté au grand damne de son épouse. Cette bulle d’optimisme est ren­for­cée par l’attention qu’il porte aux jeux des enfants. Il saisit la poésie et l’innocence de leurs dis­trac­tions quand ils font vol­er des sacs plas­tiques ou jouent à la marelle. Même quand il se fait vio­lem­ment pass­er à tabac, cela se déroule comme dans un jeu de bouzkachi (sport équestre d’Asie cen­trale dans lequel des cav­a­liers rassem­blés en équipe doivent s’emparer du cadavre d’une chèvre pour rem­porter des points). Il devient dans cette scène la bête traquée par ses oppresseurs. Mais le réal­isa­teur fait preuve d’un cer­tain opti­misme à l’é­gard de son pays en adop­tant dans son réc­it les codes du con­te pour enfant, assumant les rap­ports manichéens entre les méchants investis­seurs et de l’autre les bons vil­la­geois. Ce par­ti-pris est d’ailleurs souligné par l’usage récur­rent de fon­dus au noir qui ponctuent chaque séquence comme les chapitres d’un livre. Généreuse, la caméra priv­ilégie les grandes pro­fondeurs de champs et les nom­breux plans en plongée pour mag­ni­fi­er la nature, ce qui donne à ce film frag­ile un souf­fle et une énergie com­mu­nica­tive.