Dagur Kári a déjà attiré l’attention avec son pre­mier film, Nói Albínói. Dans une veine sim­i­laire, il retrou­ve dans son troisième long métrage (The Good Heart) des per­son­nal­ités hors normes, un humour grinçant, une his­toire absurde (comme tou­jours) mais bien trop con­ven­tion­nelle pour s’y attach­er.

L’acteur Paul Dano joue des rôles peu loquaces. Son jeu passe par le silence. Il garde éter­nelle­ment cet air ahuri d’un ado­les­cent mal dans sa peau au bord de la crise de nerfs. Dagur Kári a donc trou­vé son héros idéal. Ni trop beau, ni trop laid, en somme, atyp­ique, par­fait pour camper un jeune homme com­plexé, can­dide et peureux. Ici, il endosse le rôle d’un jeune sans domi­cile fixe ayant pour ani­mal de com­pag­nie un jeune chat aus­si frêle que son pro­prié­taire. Rien n’est dit sur Lucas. Ni son âge, ni les raisons de son errance, ni les caus­es de sa ten­ta­tive de sui­cide. Ces mys­tères (qui accom­pa­g­nent aus­si les autres per­son­nages), au fond, n’intéressent per­son­ne et nuiraient à l’intrigue s’ils étaient dévoilés. À l’hôpital, Lucas ren­con­tre un vieil homme car­diaque, Jack (Bri­an Cox, avec qui Paul Dano avait déjà tourné dans L.I.E. de Michael Cues­ta, qui inter­prète ici une grande gueule tout à fait crédi­ble, aus­si détestable qu’attachante) mis­an­thrope, avec lequel il partage sa cham­bre puis son quo­ti­di­en. Ce rap­proche­ment amène des con­trastes (néces­saires à tout mélo­drame), l’un gros, l’autre mai­gre, l’un sen­si­ble, l’autre cynique, l’un proche de la mort, l’autre proche de la vie. Et même les ani­maux de com­pag­nie les dis­tinguent puisque Jack a un chien. Ces nom­breuses dif­férences restent mal­gré tout cohérentes avec le pro­pos altru­iste (par­fois épuisant) du cinéaste.

La bizarrerie des sit­u­a­tions amène les per­son­nages à vivre ensem­ble. Jack prend sous tutelle Lucas pour lui appren­dre les ficelles du méti­er de bar­man. Un poil niais, loin d’être bavard, Lucas tra­vaille d’arrache-pied pour sat­is­faire aux exi­gences d’un vieux fou. Dagur Kári décrit un lieu sans con­ces­sion : le bar de Jack, inter­dit aux femmes et aux incon­nus. Il sub­lime cet espace pois­seux, le filme sans couleurs, dans un grain terne, salit par la pous­sière et l’aigreur des clients autant que par la sévérité de son patron. L’image de New York ne ressem­ble pas à ce que nous con­nais­sons de cette ville debout. Les per­son­nes croisées tien­nent bien plus du film Freaks que des per­son­nages de Woody Allen. Les extérieurs sont mécon­naiss­ables mais s’avèrent aus­si dan­gereux. Le bar, niché dans des ruelles austères, se pose comme un refuge, un lieu en dehors du temps, défraîchi certes, mais doté d’une âme pro­pre. Des hommes s’y racon­tent leur journée, par­lent de leur mis­ère affec­tive autour de bois­sons alcoolisées, des cœurs s’emballent à la vue d’une femme, April (Isild Le Besco), le fias­co incom­préhen­si­ble de ce film. Son arrivée est bien mal exploitée. Hôtesse de l’air virée pour avoir peur de l’avion (l’absurde débor­de sur le ridicule), elle trou­ve ce bar et Lucas comme récon­fort. Dès lors le monde bas­cule, les deux se mari­ent, avec le désac­cord de Jack, et suite à une dis­pute, cha­cun part vivre de son côté. Isild Le Besco ne par­le pas, garde un air niais tout au long du film, séduit les clients du bar, boit (unique­ment) du cham­pagne, s’achète de jolies robes, pose des ros­es sur les tables, des bou­gies au comp­toir, quelle car­i­ca­ture ! Elle n’est qu’un pan­tin sans âme, ni jeu, la pomme de dis­corde qui dis­parait, réap­pa­rait sans aucune rai­son, hormis celles du réal­isa­teur. Les cocasseries du scé­nario sont con­cev­ables dans une cer­taine lim­ite. Que l’hôpital offre de l’argent à Lucas le jour de son départ, pourquoi pas. Que les con­traires s’attirent, rien de nou­veau à l’ouest, mais qu’un bout de culotte cham­boule tout sans dire un mot, non. Encore moins cette fin sous les tropiques : le gris de la ville s’efface pour les couleurs des îles, afin de vous mon­tr­er qu’un bon cœur vous per­met de sirot­er le jus d’une noix de coco les pieds dans l’eau. Dagur Kári s’éloigne de son sujet quand une femme ren­tre dans son scé­nario, il perd son souf­fle, son humour, alors qu’il gag­nait tant à s’attacher aux rela­tions chao­tiques entre deux êtres excep­tion­nels. The Good Heart s’emmêle les pinceaux et s’aventure sur des sen­tiers bat­tus. Le sen­ti­ment de la mort rap­proche Jack de la vie tan­dis que la vie rap­proche Lucas de la mort et ces facil­ités ennuient.

Il reste à se sat­is­faire de l’humour cinglant du film. Si Dagur Kári ne sur­prend pas dans sa mise en scène, il reste un scé­nar­iste aux idées far­felues et aux répliques toni­tru­antes. Qui ne rira pas aux éclats quand il écoutera l’incarnation du pet à tra­vers le bro­coli ? Avouons-le, le rire a des ver­tus dia­boliques.