Le réal­isa­teur Jean-Charles Fitous­si par­le, pour l’ensem­ble de son œuvre, de «château de hasard», chaque film con­sti­tu­ant — au sens pro­pre — une pièce dudit château. À la recherche de la per­fec­tion visuelle dans Je ne suis pas morte, le réal­isa­teur saisit dans ces Noc­turnes l’op­por­tu­nité de se con­fron­ter à la matière brute du réel, via le fil­mage à la caméra de télé­phone mobile. Et de se laiss­er pren­dre au piège du para­doxe inhérent à une telle recherche.

L’é­ty­molo­gie se déchire autour de l’o­rig­ine du mot «hasard», mais d’au­cun souscrivent à l’o­rig­ine arabe du mot, rap­portée d’un réc­it de bataille par le chroniqueur Guil­laume de Tyr. Cette bataille, livrée au pied d’un château de Syrie, au nom phoné­tique­ment proche de «hasard», aurait égale­ment été le site de la décou­verte par les assiégeants d’un jeu de dés − liant ain­si le mot à son accep­tion actuelle dans notre langue.

Pour Jean-Charles Fitous­si, les dés pren­nent la forme d’un télé­phone mobile. Fasciné par l’im­mé­di­ateté du rap­port à l’im­age apporté par cette nou­velle caméra, le réal­isa­teur veut y voir l’op­por­tu­nité de coller au plus près au «rêve de la caméra-œil de Ver­tov» — un rêve qu’il dit partager. Cepen­dant, là où le réal­isa­teur sovié­tique réfu­tait l’idée même de mise en scène du réel, Fitous­si s’ap­proche plus volon­tiers des sur­réal­istes dans la forme — comme s’il était han­té par la néces­sité de con­cré­tis­er à l’écran la ten­dance de l’œil humain à l’évo­ca­tion, à la mémoire.

L’im­mé­di­ateté du rap­port à l’im­age de la caméra-télé­phone a séduit le réal­isa­teur : « on n’a plus besoin d’écrire sur le papi­er ou de penser quoi que ce soit avant de filmer », nous con­fie t‑il dans son matériel de presse. Le tra­vail, man­i­feste­ment, inter­vient en aval de cette prise com­pul­sive de vue — que le réel allume la con­voitise du réal­isa­teur, et le voilà enreg­istré. Libre à lui, ensuite, de le met­tre en forme. Cette forme, c’est celle du réc­it intérieur d’un artiste — musi­cien, celui-ci — mais Fitous­si ne dit-il pas qu’il est « de ceux qui voient le film comme des musiques, les rap­ports des plans aux autres comme ceux des notes entre elles » ? L’artiste s’est vu com­man­diter par le « roi de Rome » une série de Noc­turnes qu’il ne parvien­dra pas à ter­min­er — car, on le com­prend, l’homme est décédé, n’ex­iste plus dans son rap­port au monde des vivants. N’ou­vre t‑il pas sa nar­ra­tion sur une cita­tion de Nos­fer­atu ?

Et qui est ce « roi » ? Felli­ni est explicite­ment cité, avec la scène de la fontaine de Tre­vi — mais peut-être est-ce Rosselli­ni, avec Rome ville ouverte, qui est évo­qué dans cette fig­ure du « roi ». Fitous­si désire t‑il se situer par rap­port à cette fig­ure majeure du néoréal­isme ? Son tra­vail évo­quera pour­tant plus le lyrisme proustien, l’at­tache­ment à la mémoire, à l’essence poé­tique — parce que poly­sémique — de l’e­sprit humain que la rigueur formelle et poli­tique de Rosselli­ni.

Jean-Charles Fitous­si avance que son titre de «château de hasard» «rap­pelle le car­ac­tère hasardeux de toute con­struc­tion, aus­si savante, com­plexe et néces­saire soit-elle. Et can­tonne tout créa­teur, tout artiste, au sim­ple rôle d’heureux récupéra­teur de hasard.» L’œil à la caméra-télé­phone, Fitous­si sem­ble à la fois se can­ton­ner à ce rôle d’hum­ble scribe du réel, mais un scribe invis­i­ble, fan­toma­tique — qui s’op­pose à la mul­ti­tude, comme sem­ble vouloir le mon­tr­er la scène cen­trale des Noc­turnes. Le réel préex­iste à l’artiste, fonc­tionne sans lui, en fait un ermite con­scient de la néces­sité de la représen­ta­tion, mais doutant per­pétuelle­ment de sa capac­ité à aller au terme de celle-ci.