Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin que nous parvi­en­nent des images d’Iran, où la con­tes­ta­tion et la répres­sion se pour­suiv­ent loin de la bulle médi­a­tique de l’été dernier. Sepi­deh Far­si ouvre une fenêtre bien­v­enue avec un por­trait vibrant de la méga­pole téhérani filmé quelques mois avant le coup de force des élec­tions prési­den­tielles de juin 2009.

Venons-en au fait immé­di­ate­ment : Téhéran sans autori­sa­tion a été filmé avec un télé­phone portable. Sauf erreur, c’est aus­si le pre­mier film de ce type à sor­tir en salle. C’est en toute logique qu’il nous vienne d’Iran. On sait com­bi­en l’explosion de la con­tes­ta­tion qui a suivi la réélec­tion-coup d’É­tat de Mah­moud Ahmadine­jad a eu une authen­tique dimen­sion tech­nologique : le flux de la con­tes­ta­tion a été aus­si un flux numérique (inter­net et télé­phonie étroite­ment mêlés). Des images du soulève­ment et de la répres­sion comme un miroir ten­du à la face de la dic­tature, des mil­lions de pix­els lancés aus­si comme une bouteille à la mer ain­si qu’une main ten­due en direc­tion de la société irani­enne et du monde. Pour le pou­voir théocra­tique, la lutte con­tre les man­i­fes­ta­tions ne s’est pas fait qu’à coups de matraques de ses nervis, d’ar­resta­tions et de meurtres ; elle est aus­si passée par le ralen­tisse­ment du flux des images, par l’abaissement ou la coupure pure et sim­ple des débits.

Le fait de filmer avec un télé­phone soulève deux ques­tions, qui sont aus­si deux réserves : la néces­sité d’user de cet objet et l’effacement de l’énonciateur (le filmeur et ce avec quoi il filme). Si ces prob­lèmes restent posées pour ce qui suiv­ra de cette forme de pro­duc­tion ciné­matographique, dans le cas de Sepi­deh Far­si, le lieu et son posi­tion­nement invali­dent ces prob­lèmes éthiques ; on a affaire à une néces­sité et à un regard, donc à du ciné­ma. La réal­isatrice tire en l’occurrence le meilleur par­ti de son appareil, de sa sou­p­lesse ; elle fait preuve de réac­tiv­ité et obtient une grande spon­tanéité de ses inter­locu­teurs. Si l’image est par­fois sac­cadée, le son étonne par sa net­teté et sa richesse. Aus­si, le mon­tage organ­ise quelques jolis moments, comme des per­cées poé­tiques, en jouant sur la cor­re­spon­dance entre des motifs et des couleurs.

Cer­taines images sont ici volées, celles des mil­i­taires, des policiers ; la prise de vue des uni­formes et des bâti­ments offi­ciels étant formelle­ment inter­dite en Iran. Ces images sont les plus dan­gereuses, les plus désobéis­santes, mais ce ne sont pas les plus intéres­santes. Les plus dis­si­dentes sont finale­ment celles où la cap­ta­tion du réel est con­sen­tie. L’ap­pareil aimante, tel un medi­um par le biais duquel on témoigne, il sert de récep­ta­cle à une parole dont on sait qu’elle va « sor­tir » d’Iran, du moins l’espère-t-on. On pense notam­ment à ce sur­diplômé aux airs de manu­ten­tion­naire pris dans le traf­ic avec sa vieille bag­nole. Il harangue Sepi­deh Far­si en hurlant qu’il « n’en peut plus ». Beau­coup d’Iraniens sont des êtres humil­iés par la République Islamique : sociale­ment, économique­ment, idéologique­ment et poli­tique­ment. Cer­tains vivent dans ce qui s’apparente à un ter­ri­toire occupé par les élites religieuses trans­for­mées en une sorte de mafia politi­co-finan­cière. Cette parole est cepen­dant par­fois autre chose qu’un cri de colère, on note à plusieurs repris­es, dans cette langue belle et douce qu’est le far­si, de vrais tal­ents de con­teurs, sur un ton mélan­col­ique tein­té d’une ironie à la fois vacharde et dés­abusée.

Dans le cas de l’Iran et d’autres régimes lib­er­ti­cides, le télé­phone portable fait office de nou­v­el espace de lib­erté, certes relatif, dans lequel on stocke de l’interdit (musique, vidéos et pho­togra­phies irrévéren­cieuses du Guide Suprême ou du prési­dent, scènes de danse…). Il est venu s’ajouter à d’autres sas de l’ère pré-numérique : le domi­cile, l’automobile (pen­sons sim­ple­ment à Ten d’Abbas Kiarosta­mi) et aus­si, dans une moin­dre mesure, le local com­mer­cial. La pre­mière qual­ité de Téhéran sans autori­sa­tion est de ren­dre compte de cela avec lim­pid­ité et sim­plic­ité : ces espaces privés comme lieux d’une libre expres­sion con­fi­ante con­tre un espace pub­lic où l’on négo­cie, dia­logue avec le pou­voir au moyen de trans­gres­sions extrême­ment cod­i­fiées, sou­vent minus­cules. C’est notam­ment le cas pour les femmes, avec la gram­maire du port du voile (allant du tchador à un tis­su ten­ant mirac­uleuse­ment en équili­bre sur l’ar­rière du crâne), le maquil­lage, l’épilation, quand ce n’est pas la chirurgie esthé­tique qui trans­forme cer­tains vis­ages en des êtres défig­urés, presque mutants.

Comme le doc­u­men­taire A Peo­ple in the Shad­ows de Bani Khosh­nou­di, autre beau por­trait de Téhéran, sans aucun doute plus abouti ciné­matographique­ment, vu au dernier Fes­ti­val du Réel, tout l’intérêt réside ici dans la capac­ité à faire entr­er la con­tra­dic­tion dans l’image. L’Iran, Téhéran plus encore, présente sans doute une des sociétés les plus étirées au monde, tra­ver­sées par des dynamiques et des aspi­ra­tions rad­i­cale­ment opposées. Ain­si on passe ici du dedans au dehors, de la queue d’un repas votif à une expo­si­tion dans un musée d’art con­tem­po­rain, de l’ouverture sur le monde (les – faux – par­fums français, la bande-annonce du dernier James Bond) à la fer­me­ture du pays (tra­casseries kafkaïenne pour obtenir des visas vers l’étranger), d’un espace pub­lic con­trôlé et craint à une fête débridée dans un apparte­ment. Sous une forme de mon­tage-col­lage, Téhéran sans autori­sa­tion se rem­plit de ces ten­sions alors que la cam­pagne élec­torale (les lég­isla­tives de 2008) com­mence à réson­ner dans l’espace pub­lic ; on croit enten­dre le gron­de­ment se pro­fil­er, avant l’explosion.