Avec sa sin­gu­lar­ité pro­pre, Red Rose rassem­ble bien des élé­ments de la tra­jec­toire ciné­matographique de Sepi­deh Far­si, irani­enne instal­lée en France. D’un point de vue thé­ma­tique puisqu’elle s’en­gagea avec vigueur dans le « mou­ve­ment vert » suite à la réélec­tion fraud­uleuse de Mah­moud Ahmadine­jad en juin 2009 ; formelle­ment aus­si dans la mesure où sa fil­mo­gra­phie nav­igue entre fic­tions (Rêves de sable, Le Regard), doc­u­men­taires et objets hybrides (Le Voy­age de Maryam), jouant volon­tiers avec les régimes d’im­ages (Téhéran sans autori­sa­tion, déam­bu­la­tion dans la cap­i­tale filmée au télé­phone portable).

Théâtre du présent et du passé

Retour sur les événe­ments de 2009, Red Rose se déroule dans le con­texte des man­i­fes­ta­tions qui agitèrent l’I­ran pour soutenir Mir Hos­sein Mous­savi, mais pour cela Sepi­deh Far­si s’ap­puie sur le principe du huis clos (le film a été tourné à Athènes). Afin d’échap­per à la féroce répres­sion, de jeunes gens trou­vent refuge dans l’ap­parte­ment d’Ali, un homme mûr et cul­tivé – pas besoin de le dire, comme tou­jours en Iran, tout « fait signe » dans le jeu des apparences. Ils repar­tent une fois que les nervis du régime ont bien voulu décam­per. Est-ce un hasard que Sara oublie son télé­phone portable chez Ali ? Tou­jours est-il qu’elle y retourne en enta­mant un grand numéro de charme, avec son bagout et ses grands yeux bleus en aman­des. Le film se cen­tre sur cette rela­tion trou­ble scan­dée par les vis­ites de la jeune femme, venant aus­si prof­iter de l’or­di­na­teur afin de relay­er les événe­ments par Inter­net sous le pseu­do­nyme de « per­sianstar ». Red Rose part d’ailleurs de ce phénomène en inté­grant dans ses plans ini­ti­aux des vidéos emblé­ma­tiques des man­i­fes­ta­tions, qui sont ensuite rac­cordés à la fic­tion (la course dans l’escalier), principe répété à plusieurs repris­es – on com­prend bien que pour des raisons pra­tiques mais aus­si éthiques, il n’é­tait pas ques­tion pour Sepi­deh Far­si de recon­stituer les man­i­fes­ta­tions.

Le principe du film est que l’ex­térieur con­stitue du “réel” hors champ, tan­dis que l’ap­parte­ment accueille la “fic­tion” en huis clos. Le film tend d’ailleurs à une forme de théâ­tral­ité, moins dans le découpage et le jeu qu’en créant une scène où dia­loguent le passé, la mémoire et le présent de la con­tes­ta­tion, entre la généra­tion de 2009 et celle de 1979 – Ali étant en effet un vétéran marx­iste de la lutte con­tre le Shah. Un aspect métaphorique et poli­tique passe par la ten­sion sex­uelle qui se noue entre Sara et Ali, laque­lle déclare d’ailleurs : « avec la testostérone accu­mulée dans les couilles des garçons, il y a moyen d’en­voy­er les mol­lahs sur la Lune. » L’acte sex­uel comme acte poli­tique, ceci inter­vient par la façon de dévoil­er avec fran­chise la nudité de Sara, mais aus­si en inscrivant une cer­taine vio­lence dans l’ac­cou­ple­ment entre les deux êtres, comme si ces deux corps métapho­risant cha­cun leur généra­tion étaient par­cou­rus par de mul­ti­ples con­flits.

Des idées pour mourir

Sara représente la vigueur et l’e­spoir du présent, Ali est habité par le deuil d’une révo­lu­tion qui fut effec­tive mais dévoyée. Cet homme dés­abusé s’ap­prête à quit­ter le pays, se pro­tège de l’ex­térieur en vivant d’une façon insu­laire. Mais son intim­ité ne cesse d’être pénétrée – par Sara, par une maitresse, par une femme de ménage, par un agent immo­bili­er, par le funeste Mon­sieur Ami­ni. Ce point d’a­choppe­ment entre ces deux généra­tions joue ain­si sur le dia­logue passé/présent, et le film véhicule le fait que la ten­ta­tive de révo­lu­tion 2.0 s’éla­bore sans véri­ta­ble socle idéologique, par une jeunesse qui se soulève avant tout pour « vivre sa vie » en étant débar­rassée des ter­ri­bles car­cans imposés par la République islamique. Il est pos­si­ble de voir en Red Rose un film assez cru­el qui con­tiendrait ce qui scel­la l’échec du soulève­ment de 2009 : pour les protes­tataires issus des quartiers favorisés du Nord de Téhéran, la vie était plus pré­cieuse que les idées, ou bien ils n’avaient pas d’idées pour lesquelles mourir.