On prend les mêmes et on recom­mence ? Un an après les mythiques Ton­tons flingueurs, le cou­ple Lautner/Audiard rameute la fine équipe Ventura/Blanche/Blier pour une nou­velle farce entre polar et espi­onnage. Mais cette fois-ci, on ne dyna­mite plus, on ne dis­perse plus, on ne ven­tile plus : on poli­tise !

Son Excel­lence Bénar Shah, riche dig­ni­taire libanais et acces­soire­ment marc­hand d’armes, a pour hob­by de col­lec­tion­ner les brevets des armes mod­ernes les plus meur­trières (pour, avec un cer­tain bon sens, épargn­er à ses bons clients la pos­si­bil­ité de se faire péter les uns les autres avec des pro­duits trop effi­caces). Trou­vant une mort vraisem­blable­ment envi­able dans les bras d’une demoi­selle à l’af­fec­tion négo­cia­ble, le brave homme laisse à son épouse Ama­ran­the le soin de se débrouiller avec la suc­ces­sion. La belle pou­vant être ten­tée de ven­dre au plus offrant, l’a­gent de ren­seigne­ment (par­don, le bar­bouze) Fran­cis Lagneau est chargé de con­va­in­cre la veuve éplorée de ven­dre les pré­cieux brevets à la France. Mais c’est compter sans l’URSS, la Suisse et l’Alle­magne, qui dépêchent égale­ment leurs top agents.

Laut­ner rameute avec Les Bar­bouzes la fine équipe des Ton­tons flingueurs, selon une recette éprou­vée. On tient sou­vent Les Bar­bouzes pour le par­ent pau­vre, le remake offi­cieux et moins effi­cace du précé­dent film. C’est oubli­er que, du polar, l’in­trigue s’est ici recen­trée sur l’es­pi­onnage. Et qui dit espi­onnage, dit James Bond. Ain­si, pen­dant que le classieux, élé­gant et tou­jours séduc­teur Sean Con­nery, agent de Sa Majesté, court le monde et tombe les beautés sculp­turales, les bar­bouzes du vieux con­ti­nent met­tent des micros dans les arrosoirs, des bombes dans des chas­s­es d’eau, déci­ment des Chi­nois avec des flingues qui font “pfut”, et séduisent une Mireille Darc qui, un casque blond vis­sé sur le crâne, tient assez peu de l’Ur­su­la Andress ou de la Clau­dine Auger.

Serait-on donc en présence de la pre­mière comédie gaulliste ? Un film où l’on met l’Améri­cain à la flotte ou par la fenêtre, et où l’on ignore, avec dédaigneux “pfut”, l’Anglais pour­rait le laiss­er penser. Non au film d’es­pi­onnage atlantiste ! Que l’on tue, manip­ule, mente, recoure aux plus vils expé­di­ents – soit. Mais-dans-le-style-con-ti-nen-tal ! L’en­tente cor­diale ambiance café du com­merce qui règne entre les qua­tre bar­bouzes évoque volon­tiers une réu­nion de vieux caciques con­ti­nen­taux, attachés par les crocs aux anci­ennes voies, alors que le monde change à la vitesse d’un espi­on améri­cain payant «cash».

Une fois leur union sacrée con­sti­tuée, le cou­ple Lautner/Audiard lâche un nou­veau chien : l’ar­gent. Évidem­ment, ces vieilles nations suprême­ment arro­gantes sont sans le sou. Résul­tat : au lieu de con­clure des accords com­mer­ci­aux, “on cour­tise, on enlève et au besoin – on épouse !” Ce qui peut paraître con­tra­dic­toire au Suisse Euse­bio Cafarel­li, dont la cou­ver­ture est celle d’un ecclési­as­tique, et à notre Fran­cis Lagneau nation­al, dont on sait qu’il est tout à fait mar­ié. Mais le devoir d’abord. Les Bar­bouzes vont dès ce moment vers­er dans la gaulois­erie raciste la plus éhon­tée : l’Alle­mand fait des bonds de papil­lon en lançant avec un accent out­ré “che zuis gomme Werther !”, le Russe couine des chants tra­di­tion­nels slaves au piano… Mais évidem­ment, c’est le Français qui rem­porte la mise en manip­u­lant, men­tant, menaçant à mots à peine cou­verts…

En faisant, sous cou­vert d’une comédie pop­u­laire, le por­trait du beauf bon teint et d’une vision con­ti­nen­tale archaïque du monde, Laut­ner se rit autant de son audi­toire que celui-ci de ses per­son­nages. Met­tez donc au coq gaulois le bec dans le crot­tin, il ne s’en redressera que plus fier, la crête dressée et l’ex­cré­ment sur le bec. Les Bar­bouzes, ce sont avant tout les bar­bons, les ancêtres agrip­pés à leurs habi­tudes et à leurs fiertés archaïques. La France gaulli­enne, farouche­ment con­tre-atlantiste, la France à l’an­ci­enne se trou­ve donc bro­cardée dans la satire de Laut­ner et Audi­ard, ce qui n’est pas sans évo­quer la provo­ca­tion sage et domes­tiquée des OSS 117 de Jean Dujardin. Mais là où ces comédies pop­u­laires restent bien sages et ne font guère plus qu’é­gratign­er la fierté nationale, Audi­ard et Laut­ner auront eu le nez plus creux, quant à saisir l’air du temps. Après tout, on n’é­tait qu’à un an de Mai 1968…