Autant le recon­naître d’entrée : c’est sans grand ent­hou­si­asme que l’on se rendait à la pro­jec­tion du pre­mier film de ciné­ma du trop médi­a­tique Nico­las Hulot, coréal­isé par le doc­u­men­tariste Jean-Albert Lièvre. Le sou­venir de l’insupportable Home, dont la pro­pa­gande s’étale encore aujourd’hui en tête de gon­do­le des librairies et des super­marchés, était encore trop frais, on craig­nait une nou­velle over­dose d’éco-tartuferie. Sur­prise, donc, de décou­vrir un film non seule­ment digne et à peu près inat­taquable dans son dis­cours, mais égale­ment remar­quable­ment ambitieux et réus­si dans sa mise en scène – au point d’en devenir plus que recom­mand­able.

L’œuvre de Nico­las Hulot sem­ble arriv­er après la bataille : Yann Arthus-Bertrand, son prin­ci­pal rival dans la caté­gorie des écol­o­gistes médi­a­tiques, a déjà tout raflé. Parce qu’il ne sera pas dif­fusé simul­tané­ment au ciné­ma, en DVD, à la télévi­sion et sur inter­net, parce ce qu’il ne sera pas dis­tribué mas­sive­ment dans les écoles, parce qu’il ne béné­ficiera pas de la force de frappe finan­cière et médi­a­tique du groupe Pin­ault-Print­emps-la Red­oute[1], et parce que Hulot est l’ami de Jacques Chirac quand Arthus-Bertrand béné­fi­cie du sou­tien du prési­dent actuel – mais aus­si parce que le pub­lic com­mence sans doute à être lassé des prêch­es des écol­o­gistes de salon –, il est fort à crain­dre que Le Syn­drome du Titan­ic soit beau­coup moins vu que Home. Et c’est bien dom­mage, car à de mul­ti­ples égards, il en con­stitue le plus par­fait anti­dote.

Comme Arthus-Bertrand, Nico­las Hulot signe et lit le com­men­taire en voix off qui accom­pa­gne les images. Mais alors que son prédécesseur adop­tait un dis­cours ver­ti­cal – notam­ment par le recours au tutoiement qui trans­for­mait le spec­ta­teur en élève de mater­nelle –, Hulot ne choisit pas une posi­tion de dom­i­na­tion mais par­le plutôt à la pre­mière per­son­ne du sin­guli­er, et ce dès la pre­mière phrase : “J’ai peur.” Ce qui ne veut pas dire qu’il fait sa pro­pre réclame, mais qu’il assume sa sub­jec­tiv­ité, et que ce faisant c’est d’égal à égal qu’il s’adresse à son audi­teur, sans lui dicter ce qu’il doit faire ou penser. Le ton du dis­cours est assez éton­nant et inat­ten­du : ni moral­isa­teur, ni ampoulé, ni fausse­ment enjoué, il est au con­traire con­cret, sobre, désen­chan­té. Il y a une vraie volon­té de remise en ques­tion dans ce désar­roi qui s’étale sans fard, et dont la sincérité et surtout l’humilité ne lais­sent pas indif­férent. Le com­men­taire est régulière­ment ponc­tué de “je suis per­du” ; “à quoi bon ?” ; “j’ai aimé le monde et l’humanité, j’ai peut-être aimé une chimère”. Hulot a égale­ment le mérite de se pos­er ouverte­ment la ques­tion de l’universalité et de la per­ti­nence de son mes­sage, ce qu’éludent beau­coup d’écologistes. “Quel écho peu­vent avoir les mots qui m’obsèdent (bio­di­ver­sité, échauf­fe­ment cli­ma­tique) dans l’oreille d’un chômeur ou de quelqu’un qui a faim ?”, note-t-il ain­si, lucide.

Surtout, le dis­cours est ici poli­tique et pas seule­ment moral. Nico­las Hulot n’enjoint pas à la résig­na­tion ou à l’auto-aveuglement (en pro­posant par exem­ple au citoyen, pour sauver la planète, de bien faire le tri de ses déchets ménagers…) ; il ose par­ler de “décrois­sance”, et désigne claire­ment le respon­s­able de la sit­u­a­tion qu’il dénonce : le “cap­i­tal­isme sauvage”. Il n’en demande d’ailleurs pas la “moral­i­sa­tion” à la manière de cer­tains hommes poli­tiques et jour­nal­istes dém­a­gogues, mais (à mots cou­verts, certes), le ren­verse­ment, puisque “le mod­èle économique actuel n’est pas la solu­tion, il est le prob­lème”. De même, il ne sépare pas les ques­tions envi­ron­nemen­tales des ques­tions sociales, et prend ouverte­ment le par­ti des faibles et des pau­vres, et de ceux que les sociétés “avancées” con­damnent à vivre à l’ombre de murs hon­teux : les Mex­i­cains, les Maro­cains, les Pales­tiniens… Quoi que l’on puisse penser des erre­ments passés de Nico­las Hulot (ses émis­sions spon­sorisées par Rhône-Poulenc, ses liens avec TF1, cer­taines de ses pos­tures lors de l’élection prési­den­tielle de 2007), il faut bien recon­naître que les pro­pos qu’il tient dans Le Syn­drome du Titan­ic sont ceux d’un hon­nête homme.

Mais le film n’est pas qu’une longue harangue : l’écologiste sait aus­si ménag­er des paus­es dans son dis­cours, faire appel à des archives sonores ou à d’autres inter­venants dignes d’estime (Paul Vir­ilio, Hubert Reeves…), et, surtout, laiss­er la place à des images qui ici n’ont pas qu’une sim­ple fonc­tion illus­tra­tive. Car Hulot s’est adjoint les ser­vices d’un doc­u­men­tariste, Jean-Albert Lièvre, qui s’avère un remar­quable met­teur en scène. Cher­chant des angles de vue à la fois impres­sion­nants et inédits, Lièvre ne som­bre pas pour autant dans la ten­ta­tion de l’esthétisme, du spec­tac­u­laire ou du tape-à‑l’œil. Mieux : au lieu de laiss­er les plans s’enchaîner comme autant des dia­pos­i­tives-chocs, il les con­fronte par la grâce d’un mon­tage habile et por­teur de sens. Ain­si, aux images de gamins jouant à des jeux vidéo vio­lents suc­cè­dent celles d’Irakiens vus depuis une caméra améri­caine et abat­tus de loin, comme à la foire. Vers la toute fin du film, à la fer­veur des évangélistes africains célébrant le dieu Busi­ness devant une foule de pau­vres fanatisés, répond l’hystérie de traders occi­den­taux s’agitant fréné­tique­ment sur une place bour­sière. La mise en scène sait ain­si admirable­ment jouer des oppo­si­tions, par­fois comiques, le plus sou­vent trag­iques. Par­fois, ces con­trastes écla­tent au sein d’un même plan : la pho­to d’une forêt lux­u­ri­ante plac­ardée sur une bar­rière de chantier, des femmes africaines en habit tra­di­tion­nel qui déam­bu­lent seins nus dans les rayons asep­tisés d’un super­marché ultra­mod­erne… Et une scène ter­ri­ble : on y voit d’abord une tribu de Nami­bi­ens harcelés par les mouch­es, puis la caméra s’éloigne pour laiss­er appa­raître une horde de touristes occi­den­taux qui, armés de leurs caméras et de leurs appareils pho­tographiques les mitrail­lent sans relâche : en inscrivant dans le même cadre la pau­vreté et ses spec­ta­teurs avides, le film fait touch­er du doigt l’insupportable indé­cence du monde con­tem­po­rain tout en per­me­t­tant une salu­taire réflex­ion sur le rôle et l’impact des images. Cette logique de la dis­so­nance, le film l’applique égale­ment à sa bande son, très tra­vail­lée. Loin des mélopées world de Home, Le Syn­drome du Titan­ic fait appel à des repris­es incon­grues (Le Poinçon­neur des Lilas chan­té en japon­ais, une chan­son de Nina Simone, à la fois mélan­col­ique et sautil­lante, sur des images de bidonvilles, ou le générique anglo-sax­on de Qui veut gag­n­er des mil­lions ?).

Le Syn­drome du Titan­ic fait délibéré­ment l’impasse sur les images de nature vierge et non souil­lée par l’être humain dont se repaît ordi­naire­ment cette caté­gorie de doc­u­men­taires. La note d’intention l’annonce d’emblée, en gros et gras car­ac­tères : “Ce film est davan­tage un appel à la rai­son et un acte poli­tique qu’un doc­u­men­taire sur la crise écologique. D’ailleurs, la “belle nature sauvage” est la grande absente…” Et de fait, des hommes et des femmes appa­rais­sent bien à l’image, et ils ne sont pas regardés de haut, depuis un héli­cop­tère. Le film échappe à la béat­i­tude un peu niaise devant la beauté du monde et mon­tre l’Humanité dans son envi­ron­nement, et non comme un sim­ple par­a­site ou une tumeur, comme une tache dis­gra­cieuse sur une jolie carte postale. Mieux : la caméra s’attache à des indi­vidus, les regarde vivre quelques instants, sans les zap­per ni les con­fon­dre dans une foule indif­féren­ciée.

En joignant les com­pé­tences d’un met­teur en scène inspiré et d’un écol­o­giste au dis­cours à la fois sim­ple et sub­til, Le Syn­drome du Titan­ic parvient, mal­gré les a pri­ori négat­ifs qu’on était en droit de nour­rir à son égard, à don­ner vie à une improb­a­ble chimère : une œuvre recom­mand­able à la fois pour sa valeur péd­a­gogique et citoyenne et pour ses qual­ités pure­ment ciné­matographiques. Rien que pour cela, on passera sur quelques faib­less­es (un lyrisme par­fois appuyé, un com­men­taire qui ressasse un peu) pour saluer cette réus­site inespérée, qu’on ne peut rap­procher, dans le domaine foi­son­nant de l’alterdocumentaire, que du pas­sion­nant Notre pain quo­ti­di­en.

Notes

Notes
↑1 Le Syn­drome du Titan­ic béné­fi­cie d’un bud­get de 4 mil­lions d’euros, soit trois fois moins que Home. Le film de Nico­las Hulot et Jean-Albert Lièvre a été par­rainé par la SNCF et EDF, mais aus­si, hélas, par la fon­da­tion Bet­ten­court-Schueller, créée par Lil­iane Bet­ten­court, fille du fon­da­teur de L’Oréal et pre­mière for­tune française… Au moins, le film ne fait à aucun moment la pub­lic­ité pour L’Oréal, con­traire­ment à Arthus-Bertrand qui dessi­nait le titre de son film avec les enseignes du groupe PPR !