8 mois de tour­nage, 300 heures de rushs, un final cut assuré, R.J. Cut­ler (qui avait notam­ment suivi la cam­pagne prési­den­tielle améri­caine de 2004) n’a pas fait les choses à moitié pour réalis­er ce doc­u­men­taire sur la pré­pa­ra­tion du numéro le plus impor­tant de Vogue. Si les afi­ciona­dos pour­ront enfin voir la vraie Anna Win­tour (mod­èle de Meryl Streep dans Le Dia­ble s’habille en Pra­da), la véri­ta­ble révéla­tion du doc­u­men­taire est sans con­teste Grace Cod­ding­ton, direc­trice artis­tique aus­si aimée que détestée par la papesse de Vogue.

Bien­v­enue dans les couliss­es de Vogue ver­sion US, titre de presse inter­na­tionale­ment recon­nu qui fait la pluie et le beau temps dans le petit monde de la mode. Pour la pre­mière fois, une équipe a été autorisée à filmer l’envers du décor pour suiv­re la créa­tion du numéro de sep­tem­bre, le plus impor­tant de l’année en nom­bre de pages mais surtout en nom­bre d’annonceurs. L’occasion de se ren­dre compte (si ce n’était déjà fait) du poids incon­testable d’une pub­li­ca­tion qui influe directe­ment sur les ten­dances et sur les créa­teurs. L’occasion aus­si de percer les mys­tères de Anna Win­tour, la rédac­trice en chef qui inspi­ra le per­son­nage de Miran­da dans Le Dia­ble s’habille en Pra­da. Mais curieuse­ment, l’originale se mon­tre presque déce­vante face à son dou­ble ciné­matographique inter­prété par la géniale Meryl Streep. Si Anna Win­tour peut effec­tive­ment malmen­er son équipe aux détours de quelques séquences, cette femme de pou­voir désamorce rapi­de­ment toute polémique autour de son per­son­nage. Elle choisit, en effet, de ne pas faire de The Sep­tem­ber Issue un por­trait tout à sa gloire et préfère recen­tr­er le doc­u­men­taire sur la créa­tion du mag­a­zine. Démarche intel­li­gente où Anna Win­tour pro­tège son image tout en assur­ant un for­mi­da­ble coup de pub pour sa pub­li­ca­tion. Le spec­ta­teur, lui, se rac­crochera comme il peut à quelques bruits de couloirs ou aux bribes d’interview qu’elle donne. C’est dans ces rares moments où, face à la caméra, Anna Win­tour brise un peu sa cara­pace et laisse poindre quelques fêlures, notam­ment lorsqu’elle par­le de son père ou encore de sa fille qui préfère la robe d’avocat aux talons hauts des défilés. Faute d’un vrai per­son­nage, The Sep­tem­ber Issue n’a d’autre solu­tion que de cap­tur­er un milieu déjà con­nu des spec­ta­teurs du Dia­ble s’habille en Pra­da ou de Ugly Bet­ty. Voy­age certes plaisant, très glam­our et fash­ion (ne man­quez pas la séquence assez drôle où l’on décou­vre Jean-Paul Gaulti­er en pleine final­i­sa­tion d’une col­lec­tion) mais, finale­ment, sans grande sur­prise. Pour un peu, on en viendrait presque à regret­ter les excès car­i­cat­u­raux de Karl Lager­feld qui avaient au moins le mérite d’apporter (avec beau­coup d’humour) une vraie dynamique à Lager­feld Con­fi­den­tial.

Ironie de l’histoire, c’est grâce à la direc­trice artis­tique de Vogue, Grace Cod­ding­ton, que The Sep­tem­ber Issue trou­ve un sec­ond souf­fle. Grace Cod­ding­ton et Anna Win­tour se con­nais­sent depuis de nom­breuses années puisqu’elles sont entrées à Vogue au même moment. La rela­tion qu’entretient Anna Win­tour avec sa col­lab­o­ra­trice pour­rait être équiv­a­lente à celle de Madon­na et ses cho­ristes. Si l’inimité peut poindre, Anna sait aus­si que Vogue ne serait rien sans son amie-enne­mie qui est claire­ment son numéro com­plé­men­taire. Car c’est un fait, cette dernière est à l’origine des séances pho­tos les plus spec­tac­u­laires et artis­tiques du mag­a­zine. D’abord réti­cente à l’idée de se faire filmer, Grace Cod­ding­ton nous offre petit à petit un por­trait de femme pas­sion­née par­ti­c­ulière­ment touchant, qu’on la suive en plein pré­parat­ifs d’une séance pho­to, qu’on la voit mise à mal par Anna ou qu’elle nous par­le de ses rap­ports com­plex­es avec sa rédac­trice en chef. C’est aus­si la seule à jouer de la présence du réal­isa­teur et à retourn­er à son avan­tage cette présence intru­sive. Par exem­ple, elle n’hésite pas à par­ler bud­get devant les caméras pour faire enrager Anna Win­tour. Et dans un dernier éclat de génie et d’effets de miroirs, elle trans­forme le réal­isa­teur du doc­u­men­taire en acteur du numéro de sep­tem­bre, quand ce dernier se retrou­ve mod­èle pour Vogue dans un shoot­ing auda­cieux qui fera date. À ce moment, il s’en faut peu pour que Grace vole la vedette à Anna.