Home, le film de Yann Arthus-Bertrand sor­ti en grandes pom­pes en juin dernier, est un pla­giat éhon­té de Koy­aanisqat­si, “doc­u­men­taire d’au­teur” de 1983 injuste­ment mécon­nu. La com­para­i­son entre les deux films n’en devient que plus éclairante, car elle per­met d’en­trevoir le gouf­fre qui s’est creusé entre deux épo­ques : celle où l’é­colo­gie ne préoc­cu­pait qu’une poignée de citoyens et d’in­tel­lectuels précurseurs, et la nôtre, où elle a été récupérée par des idéo­logues de salon et de grands indus­triels en quête de respectabil­ité.

Avant de nous intéress­er au dis­cours que tien­nent les deux films – et à ce qu’ils révè­lent de leurs épo­ques respec­tives –, revenons sur les cir­con­stances de leur con­cep­tion, sur leurs points com­muns et leurs dif­férences formelles.

La genèse

En 1975, le doc­u­men­tariste améri­cain God­frey Reg­gio, qui s’é­tait fait con­naître en coor­don­nant pour l’U­nion Améri­caine pour les Lib­ertés Civiles une cam­pagne de sen­si­bil­i­sa­tion sur les risques liés aux avancées tech­nologiques (vio­la­tion de la vie privée, con­trôle des pop­u­la­tions), entre­prend de rassem­bler des images mon­trant les rap­ports de l’homme à son envi­ron­nement. Venues prin­ci­pale­ment des États-Unis, la plu­part sont directe­ment tournées par le chef-opéra­teur Ron Fricke. Béné­fi­ciant du sou­tien de Fran­cis Ford Cop­po­la, Reg­gio con­va­inc le com­pos­i­teur Philip Glass de réalis­er la par­ti­tion d’un film qui deman­dera au total six années d’ef­forts et de mon­tage, et ne sor­ti­ra qu’en 1983 sur les écrans améri­cains. Au départ, il ne devait avoir aucun titre, mais pour des raisons légales d’ex­ploita­tion, les auteurs sont con­traints d’en choisir un ; ce sera Koy­aanisqat­si, ce qui dans la langue des Amérin­di­ens Hopi, peut sig­ni­fi­er tout à la fois : “vie folle”, “vie tumultueuse”, “vie se désagrégeant”, “vie déséquili­brée” et “un état d’ex­is­tence qui exige un autre mode de vie”. Pour­suiv­ant ce qui devien­dra l’œuvre de sa vie, Reg­gio réalis­era deux “suites” à Koy­aanisqat­si, tou­jours mis­es en musique par Philip Glass : en 1989, Powaaqat­si, pro­duit par George Lucas, s’in­téressera à l’oc­ci­den­tal­i­sa­tion du monde, puis en 2003, Naqoyqat­si, pro­duit par Steven Soder­bergh, s’at­ta­que­ra au règne des images et à la vio­lence des représen­ta­tions. C’est sur près de trente ans que s’étale la “trilo­gie Qat­si”.

Yann Arthus-Bertrand, homme d’affaires, ani­ma­teur et reporter spé­cial­isé dans les pho­togra­phies aéri­ennes, s’est fait con­naître du grand pub­lic en 1994 en sig­nant, sous l’égide de l’UNESCO, un best-sell­er mon­di­al : La Terre vue du ciel. Il est égale­ment fon­da­teur de Good­Plan­et, fon­da­tion écol­o­giste recon­nue d’utilité publique. Mar­qué par Une vérité qui dérange, le film de Davis Guggen­heim qui relaie le mes­sage écol­o­giste de l’ancien vice-prési­dent améri­cain Albert Gore, il décide en 2006 de réalis­er un long métrage pour, répète-t-il à longueur d’interviews, “éveiller les con­sciences”. Ce sera Home, qui béné­fi­cie d’un bud­get con­sid­érable (douze mil­lions d’euros) et d’une sor­tie simul­tanée dans plus de cinquante pays le 5 juin 2009.

La construction

Koy­aanisqat­si ne racon­te délibéré­ment aucune his­toire. Il s’agit avant tout d’une œuvre poé­tique, qui par­le à l’intelligence par l’intermédiaire des sens. Pen­dant la ges­ta­tion de son film, Reg­gio décou­vre trois prophéties hopi, qui vont ori­en­ter son tra­vail : “Si l’on extrait des choses pré­cieuses de la terre, on invite le désas­tre” ; “Près du Jour de Purifi­ca­tion, il y aura des toiles d’araignées tis­sées d’un bout à l’autre du ciel” ; “Un récip­i­ent de cen­dres pour­rait un jour être lancé du ciel et il pour­rait faire flam­ber la terre et bouil­lir les océans”. Le film est com­posé de douze “chapitres” dont la suc­ces­sion n’est mar­quée que par la par­ti­tion de Philip Glass, divisée en autant de “mou­ve­ments”. L’homme est absent des tout pre­miers chapitres : Reg­gio mon­tre des images de nature vierge qui évoque les débuts du monde, sur un rythme lent et une musique répéti­tive, à la fois dépouil­lée et majestueuse. Au fur et à mesure, et avec quelques paus­es, le film va s’accélérant avec l’apparition de l’activité humaine, et tan­dis que la mélodie se déchaîne jusqu’à une apothéose de bruit et de fureur les plans se suc­cè­dent de plus en plus fréné­tique­ment, à la fois grâce au mon­tage et par l’augmentation de la vitesse à l’intérieur des plans eux-mêmes. Le tout dernier chapitre, mélan­col­ique et apaisé, s’achève sur un fond noir où s’inscrivent les prophéties hopi. Pas une seule fois dans le film on n’entendra une voix humaine.

Home racon­te une his­toire – celle de l’Humanité vue par Yann Arthus-Bertrand – et l’explore chronologique­ment et thé­ma­tique­ment. Dans un pre­mier temps, la créa­tion de la Terre, ensuite, l’apparition de l’Homo Sapi­ens, puis le développe­ment de ses activ­ités, enfin l’impact de celles-ci – sur les forêts, les océans, etc. Après une avalanche de don­nées alarmistes, la con­clu­sion se veut apaisante, por­teuse d’espoir (“il est trop tard pour être pes­simiste”). Le rythme du film est linéaire : les plans de durée glob­ale­ment équiv­a­lente (cinq à dix sec­on­des, par­fois plus, rarement moins) se suc­cè­dent les uns aux autres selon une logique de dia­po­ra­ma, sans que le mon­tage ne s’affole ni ne crée de res­pi­ra­tion. Les images n’ont qu’une fonc­tion démon­stra­tive – quant à la musique, elle est plus ou moins lyrique ou dra­ma­tique en fonc­tion de la teneur du pro­pos. Tout le dis­posi­tif est mis au ser­vice de la seule nar­ra­tion. Dans les deux ver­sions, celle de qua­tre-vingt-dix min­utes des­tinée à la télévi­sion et celle de deux heures réservée aux salles obscures, la voix du com­men­ta­teur ne s’éteint jamais – sauf à la toute fin, quand les chiffres-clefs qu’elle a assénés pen­dant toute la durée du film sont repris en toutes let­tres, sur fond noir.

La musique

Philip Glass est déjà un com­pos­i­teur très recon­nu au moment où God­frey Reg­gio fait appel à lui ; il est en effet l’un des chefs de file d’un courant musi­cal – dit “min­i­mal­iste” et plus pré­cisé­ment “répéti­tif” – très influ­ent dans la musique con­tem­po­raine améri­caine. Con­traire­ment à celles d’autres représen­tants de cette école, ses œuvres, quoique exigeantes, restent rel­a­tive­ment acces­si­bles aux oreilles peu famil­iarisées, car leur teneur expéri­men­tale n’annule pas leur charge d’émotion. Dans Koy­aanisqat­si, la musique de Glass tient lieu de dis­cours. Presque religieuse, elle appelle à entr­er en transe durant les scènes lentes et con­tem­pla­tives, puis son accéléra­tion démen­tielle éprou­ve autant les sens du spec­ta­teur que le défer­lement fréné­tique des images (Koy­aanisqat­si n’est pas un film reposant). Grâce au respect de Reg­gio pour le tra­vail de Glass, le rythme des images est en par­faite osmose avec celui de la musique : con­traire­ment à tant d’autres réal­isa­teurs, il a mon­té ses images en fonc­tion de la par­ti­tion plutôt que d’exiger qu’elle s’adapte à ce qui était mon­tré à l’écran.

Sans qu’elle soit fon­cière­ment mau­vaise, la com­po­si­tion d’Armand Amar pour Home peine à arriv­er au niveau de celle de Philip Glass – pour la bonne et sim­ple rai­son que c’est sur ce point pré­cis que le pla­giat est le plus man­i­feste… Amar singe Glass (c’est surtout sen­si­ble dans les séquences urbaines), il enlève sim­ple­ment à son illus­tre mod­èle sa rad­i­cal­ité, il le mixe avec de la world music, et il lui rajoute quelques louch­es de pathos, notam­ment par l’utilisation de chœurs féminins et de lignes mélodiques dignes d’un Bruno Coulais des mau­vais jours (Micro­cos­mos, le peu­ple de l’herbe, Les Cho­ristes…). Dès lors, le résul­tat est plus siru­peux que majestueux. On se sou­vient que dans Wel­come, dont Amar com­po­sait égale­ment la musique, les cordes venaient déjà appuy­er lour­de­ment l’émotion. Ici, la musique n’accompagne ni n’enrichit les images, elle leur est assu­jet­tie ; redon­dante, elle surligne le dis­cours du nar­ra­teur. Con­traire­ment à celle de Koy­aanisqat­si, qui s’impose par­fois vio­lem­ment à l’auditeur, la par­ti­tion de Home manip­ule en douceur, en sour­dine.

La place de l’homme

Les images de Koy­aanisqat­si sont sou­vent filmées depuis le ciel – mais pas unique­ment. De nom­breuses scènes sont tournées au niveau du sol, soit pour accentuer l’impression d’écrasement causée par cer­taines con­struc­tions humaines ou for­ma­tions naturelles, soit pour saisir une foule grouil­lante. Par­fois la caméra s’arrête sur un corps, un vis­age. De nom­breux plans de Koy­aanisqat­si, surtout dans les chapitres “apaisés”, s’attardent sur des hommes et des femmes – un ouvri­er qui fume une cig­a­rette pen­dant sa pause, une main qui se tend depuis un lit d’hôpital et que vient ser­rer une infir­mière, etc. Dans ces sit­u­a­tions, la caméra reste tou­jours un per­son­nage à part entière, elle ne cherche pas à se faire oubli­er : cer­tains pas­sants regar­dent fix­e­ment l’objectif, par­fois en riant, par­fois en prenant un air sur­pris ou pincé. Dans d’autres plans, des indi­vidus pren­nent la pose ; il s’en dégage tour à tour une sen­sa­tion d’artificialité (les serveuses de Las Vegas, leur uni­forme cri­ard, leurs sourires figés), et une impres­sion de naturel et de grande human­ité. Une autre car­ac­téris­tique de la mise en scène de Koy­aanisqat­si, c’est sa bril­lante util­i­sa­tion de la com­po­si­tion et de la pro­fondeur de champ. Plusieurs infor­ma­tions coex­is­tent dans chaque image : on y trou­ve de nom­breuses lignes de force, un avant-plan et un ou plusieurs arrière-plans dont la cohab­i­ta­tion nour­rit le dynamisme des scènes.

Il n’y a pas d’échelle de plans dans le film de “l’hélicologiste” Yann Arthus-Bertrand : tout est filmé de loin et d’en haut, tout est écrasé sous le regard d’une caméra qui ne fait que sur­v­ol­er les paysages et les pop­u­la­tions – tout comme le dis­cours, on le ver­ra, ne fait que sur­v­ol­er les idées. Si Koy­aanisqat­si s’attache à filmer l’humain, Home s’en éloigne, l’oublie délibéré­ment : les femmes et les hommes appa­rais­sent comme des insectes cap­tés par le micro­scope d’un ento­mol­o­giste. Il n’y a que deux sortes d’êtres humains dans Home : le nar­ra­teur omni­scient, et le spec­ta­teur à qui Arthus-Bertrand s’adresse “d’en haut”. Les mau­vais­es langues accusent fréquem­ment le pho­tographe de n’être qu’un con­cep­teur de fonds d’écran pour ordi­na­teur : devant Home, ses images pro­pres, léchées, sans âme ni human­ité, on ne peut que leur don­ner rai­son.

Le discours

Koy­aanisqat­si s’inscrit dans la lignée des mou­ve­ments con­tes­tataires des années 1970, qui ont vu les débuts de la prise de con­science envi­ron­nemen­tale. D’autres œuvres témoignant de préoc­cu­pa­tions écol­o­gistes avaient déjà le jour (des romans de sci­ence-fic­tion notam­ment, mais aus­si des films, dont le plus con­nu, Soleil vert, date de 1973), mais c’était la pre­mière fois qu’un auteur util­i­sait des images réelles pour alert­er le pub­lic sur les risques que l’activité des hommes fai­sait peser sur leur milieu. Le film de God­frey Reg­gio repro­duit les ambiguïtés de cette époque (ambiguïtés qu’on retrou­ve encore aujourd’hui dans cer­tains dis­cours utopistes), c’est-à-dire qu’il oppose à la vie mod­erne – fréné­tique et alié­nante – une nature vierge, présen­tée comme édénique et sere­ine, bien­veil­lante et mater­nelle. Il sem­ble implicite­ment pro­pos­er, comme solu­tion aux prob­lèmes de l’humanité… le retour à la vie sauvage. La référence à des prophéties amérin­di­ennes par­ticipe de ce fan­tasme typ­ique­ment occi­den­tal. Mais le film ne peut pas se résumer à ce rousseauisme naïf : Reg­gio et son chef-opéra­teur Ron Fricke ne cherchent pas à enlaidir le monde con­tem­po­rain, supe­rur­ban­isé et surindus­tri­al­isé. Au con­traire, ils l’esthétisent, en font ressor­tir toute la para­doxale splen­deur. Sur l’écran, la ville se met à ressem­bler à un cir­cuit infor­ma­tique, à la struc­ture com­plexe et fasci­nante. Dans d’autres plans, elle devient un organ­isme vivant, agité par les pul­sa­tions de la cir­cu­la­tion auto­mo­bile qui dans la nuit des­sine un vaste réseau de veines flam­boy­antes. Tout à la fois fable écol­o­giste, cri d’alarme et célébra­tion de la puis­sance de la tech­nolo­gie, Koy­aanisqat­si révèle la “beauté de la bête”, pour repren­dre l’expression de son met­teur en scène, qui pour­suit : “Le rôle du film est de provo­quer, de soulever des ques­tions aux­quelles seul l’auditoire pour­ra répon­dre.” Une réelle lib­erté est ain­si lais­sée aux spec­ta­teurs, auprès desquels les auteurs ne se posent pas en directeurs de con­science.

Home procède égale­ment d’une démarche esthéti­sante, mais elle n’est pas prob­lé­ma­tisée comme dans Koy­aanisqat­si. Arthus-Bertrand ne sem­ble pas avoir réal­isé qu’on ne peut pas sépar­er les choix esthé­tiques des ques­tions poli­tiques. Ses belles images ne relèvent a pri­ori que d’une volon­té de joliesse, mais elles révè­lent aus­si, mal­gré elles, les ori­en­ta­tions idéologiques de l’auteur. On décèle par exem­ple un soupçon de pater­nal­isme dans la manière dont, pour illus­tr­er l’aube de l’hu­man­ité, ce sont les habi­tants de vil­lages africains d’aujourd’hui qui sont mon­trés à l’écran – rap­pelons que, pen­dant dix ans, Yann Arthus-Bertrand a été pho­tographe sur le Paris-Dakar, sym­bole pétaradant du néo­colo­nial­isme tri­om­phant. En dehors de ces quelques lap­sus visuels, force est de recon­naître que les images n’ont qu’une valeur illus­tra­tive – voire pub­lic­i­taire –, l’essentiel du mes­sage pas­sant dans le dis­cours tenu par l’omniprésente voix off. Ce qui frappe le plus, à son écoute, c’est la place qu’elle assigne au récep­teur. Le ton est tour à tour pro­fes­so­ral et lyrique, les expres­sions grandil­o­quentes sont aus­si nom­breuses que con­v­enues (“le mir­a­cle de la vie”, “la grande aven­ture de la Terre”…) Tout est fait pour infan­tilis­er le spec­ta­teur, à com­mencer par l’utilisation sys­té­ma­tique du tutoiement et de l’impératif, et ce dès la pre­mière phrase : “Écoute-moi s’il te plaît.” Le nar­ra­teur se pose en maître d’école, et le “nous” dans lequel il fait mine de s’englober cache en réal­ité un “vous autres” cul­pa­bil­isa­teur : “nous” sommes respon­s­ables, “nous” sommes coupables…

L’idéologie

On voit que les démarch­es des deux œuvres sont aus­si opposées qu’elles pour­raient paraître sem­blables de prime abord. Koy­aanisqat­si s’adresse aux sens et laisse au spec­ta­teur la lib­erté de tir­er les con­clu­sions qu’il souhaite, tan­dis que Home pré­tend sen­si­bilis­er le plus large pub­lic pos­si­ble à une noble cause : la défense de l’environnement. Les deux approches – l’artistique, la didac­tique – ont leur légitim­ité, et il n’est pas ques­tion de dis­qual­i­fi­er l’une au nom de l’autre. Au ciné­ma comme dans d’autres domaines, il faut des idéo­logues et des icon­o­clastes, des penseurs et des bateleurs, des créa­teurs et des péd­a­gogues. Mal­gré l’aura dont il béné­fi­cie auprès de cer­tains cinéphiles et écol­o­gistes, Koy­aanisqat­si reste une œuvre con­fi­den­tielle, parce qu’exigeante, parce que vieille de vingt-cinq ans. Home a la chance de pou­voir s’adresser à un très grand nom­bre. Le seul choix des titres est révéla­teur : le terme hopi “Koy­aanisqat­si” est dif­fi­cile­ment prononçable et mémoris­able, tan­dis que l’anglo-saxon “Home”, choisi par le pro­duc­teur Luc Besson, est uni­versel, court, con­cret.

Seule­ment, en plus d’être formelle­ment pau­vre et manip­u­la­teur, le film d’Arthus-Bertrand se révèle plus que dis­cutable dans son dis­cours, par ce que celui-ci énonce mais aus­si et surtout par ce qu’il tait. Alors que dans Koy­aanisqat­si le sys­tème pro­duc­tiviste est claire­ment épinglé (à tra­vers notam­ment les scènes se déroulant dans des bureaux, des usines, et même Wall Street, dans une séquence à la beauté fan­toma­tique), la cri­tique de l’idéologie cap­i­tal­iste est totale­ment absente de Home, qui ne four­nit que de vagues expli­ca­tions à l’état de fait qu’il pré­tend dénon­cer. Ain­si, le saccage de la planète ne serait pas dû à un mode de ges­tion économique entière­ment fondé sur la sur­ex­ploita­tion des ressources et des hommes et sur une volon­té de rentabil­ité à très court terme, mais… à la décou­verte des “poches de soleil” (le pét­role). De même, Arthus-Bertrand ne s’attaque pas un ensem­ble de choix poli­tiques mûre­ment con­certé, mais ne pointe que la respon­s­abil­ité indi­vidu­elle : le coupable, c’est l’Homme – c’est-à-dire “Nous” – c’est-à-dire le spec­ta­teur. Dès lors, la voie pour sor­tir de la crise écologique est toute tracée : c’est celle de la “respon­s­abil­i­sa­tion”. Tout dans le film tend à cette con­clu­sion : comme la faute n’est ni poli­tique ni sys­témique, on ne peut s’en remet­tre qu’à des solu­tions indi­vidu­elles. Arthus-Bertrand prêche claire­ment cet évangile de la dépoli­ti­sa­tion lorsqu’à la toute fin de Home il enjoint à son spec­ta­teur : “Soyons des con­som­ma­teurs respon­s­ables : réfléchissons à ce que nous achetons.” Et de surenchérir dans ses inter­views : “L’écologie est la sci­ence de la mai­son”, ou, citant le nat­u­ral­iste Théodore Mon­od, “On a tout essayé, sauf l’amour”. Désar­mé par cette idéolo­gie à la fois fatal­iste, cul­pa­bil­isatrice et bien-pen­sante, le citoyen n’a plus qu’à com­bat­tre avec son cad­die, à veiller à ce que son cœur reste tou­jours rem­pli d’amour, et à faire atten­tion à bien fer­mer le robi­net une fois qu’il a ter­miné sa toi­lette…

Home : une vaste entreprise de propagande

Le film n’est pas un man­i­feste isolé, il s’inscrit dans une plus vaste entre­prise qui tend à ren­dre l’écologie com­pat­i­ble avec le néolibéral­isme. Il n’y a qu’à regarder les forums du site inter­net de la fon­da­tion Good­Plan­et, créée par Arthus-Bertrand : “Les meilleurs éco-gestes”, “Lim­iter son impact sur le cli­mat” [c’est nous qui soulignons], “Pro­duits et con­som­ma­tion”, etc. Le mes­sage de Yann Arthus-Bertrand ne dérange per­son­ne, c’est pour cette rai­son qu’il est si aisé­ment récupérable… et récupéré. Car Home est un film telle­ment sub­ven­tion­né et aidé qu’il est d’ores et déjà cer­tain qu’il sera con­sid­éré par les his­to­riens du futur comme la plus imposante opéra­tion de pro­pa­gande de ce début de XXIe siè­cle. Financé à hau­teur de dix mil­lions d’euros par le groupe PPR (Pin­ault-Print­emps-La Red­oute), Arthus-Bertrand sait d’ailleurs ren­voy­er l’ascenseur : ain­si, pen­dant le générique d’ouverture du film, il nous grat­i­fie d’une scène sur­réal­iste : les noms de toutes les mar­ques de PPR appa­rais­sent à l’écran, puis s’organisent pour for­mer le titre du film ! Au moins, la couleur est claire­ment annon­cée : notre “sweet home”, notre Terre-Patrie, c’est avant tout Guc­ci, Yves Saint-Lau­rent, Balen­ci­a­ga, Ser­gio Rossi, Boucheron, Con­fora­ma, Puma, FNAC, La Red­oute, etc. Cette tartuferie s’avère d’autant plus indé­cente qu’au moment même de la sor­tie d’un film qui redo­rait son bla­son à bon compte (il ne lui aura coûté qu’un pour cent de ses prof­its annuels), le groupe de François-Hen­ri Pin­ault licen­ci­ait à tours de bras à la FNAC – entre­prise pour­tant très rentable, mais qui ne reverse pas d’assez con­fort­a­bles div­i­den­des à ses action­naires. La sor­tie hyper­mé­di­atisée de Home représente une pub­lic­ité inespérée pour ces grands indus­triels du luxe qui, soit dit en pas­sant, ne sont pas totale­ment étrangers à la dégra­da­tion de l’environnement, Con­fora­ma et La Red­oute, par exem­ple, impor­tant mas­sive­ment depuis l’Asie.

L’œuvre d’Arthus-Bertrand n’a pas reçu que des aides privées : à tra­vers France Télévi­sions, l’État a égale­ment par­ticipé à la pro­duc­tion du film à hau­teur d’un mil­lion d’euros. Nico­las Sarkozy a eu droit à une avant-pre­mière privée du film à l’Élysée, et il n’a pas hésité à “recommande[r] à cha­cun de le voir, y com­pris dans sa ver­sion longue”. Cent copies ont envoyées aux préfets par le min­istre de l’Écologie Jean-Louis Bor­loo afin d’organiser des pro­jec­tions publiques. Vingt mille DVD ont été ou seront dis­tribués dans les écoles. Home est sor­ti simul­tané­ment au ciné­ma (à un tarif inférieur à la nor­male), à la télévi­sion (en prime time sur France 2, deux jours avant les élec­tions européennes qui ont vu la per­cée de la liste Europe Écolo­gie au détri­ment du Par­ti Social­iste), sur inter­net (en Haute Déf­i­ni­tion et en stream­ing gra­tu­it) et même – fait raris­sime dans un pays où la hiérar­chie des sor­ties demeure très stricte – en DVD. Et la France n’est pas la seule con­cernée par l’événement auto­proclamé : c’est dans le monde entier qu’est sor­ti Home. Mal­gré ce déploiement de moyens colos­sal et totale­ment inédit dans l’histoire, le film n’a été que très peu cri­tiqué dans les médias tra­di­tion­nels. Seul le Canard Enchaîné lui a con­sacré un dossier de fond. Est-ce un hasard ? PPR représente l’un des plus gros annon­ceurs français, et l’hebdomadaire satirique reste l’un des rares jour­naux à ne pas dépen­dre de la pub­lic­ité…

Dans de nom­breuses séquences (le zap­ping télévi­suel, le jeu vidéo…) et clins d’yeux visuels (le néon “Grand Illu­sion” clig­no­tant au-dessus des rues de New York), Koy­aanisqat­si prob­lé­ma­ti­sait son statut d’œuvre audio­vi­suelle et s’inscrivait dans la mou­vance de la cri­tique sit­u­a­tion­niste – pour qui l’image con­stitue un pos­si­ble instru­ment d’oppression. Avec ses belles cartes postales, Home trans­forme son mes­sage en spec­ta­cle, et son appar­ente générosité masque une entre­prise cynique de diver­sion et d’aveuglement. Il est urgent que les spec­ta­teurs, les cinéphiles et les citoyens redé­cou­vrent le pre­mier de ces deux films, et démys­ti­fient le sec­ond. La planète et le ciné­ma ne s’en porteront que mieux.