Exilé (In This World), infil­tré (Frozen Riv­er), exploité (It’s a Free World !), poussé à la vio­lence (Los Bas­tar­dos) ou aux pires com­pro­mis­sions (Le Silence de Lor­na), accueil­li puis chas­sé (The Vis­i­tor), le clan­des­tin est devenu, par la force des choses, une fig­ure récur­rente et famil­ière du ciné­ma mon­di­al, au point qu’un film hol­ly­woo­d­i­en à gros bud­get peut désor­mais imag­in­er un futur apoc­a­lyp­tique où le réfugié traqué ou par­qué dans des camps sera la norme, et le citoyen à peu près libre (et à quel prix !) de ses mou­ve­ments fig­ur­era l’exception (Les Fils de l’Homme). Le ciné­ma français, trop peu con­cerné par la marche du monde, se fait moins enten­dre sur le sujet, à part une poignée de films doc­u­men­taires (ces dernières semaines : 14 kilo­mètres, Un aller sim­ple pour Maoré), quelques fic­tions auteuristes (La Blessure) et autres fables molles et décon­tex­tu­al­isées (Éden à l’ouest). On espérait, sans trop y croire, qu’un réal­isa­teur français s’empare du prob­lème pour pro­pos­er enfin une œuvre à la fois courageuse et grand pub­lic. Avec Wel­come, c’est désor­mais chose faite.

Bilal, jeune Kurde d’Irak, a tra­ver­sé le Moyen-Ori­ent et l’Europe pour aller retrou­ver à Lon­dres la femme qu’il aime, la belle Mina. Blo­qué à Calais, il cherche un moyen d’atteindre l’Angleterre avant que le père autori­taire de Mina ne la marie à un autre. En dés­espoir de cause, il décide de tra­vers­er la Manche à la nage. À la piscine munic­i­pale, il fait la ren­con­tre d’un maître-nageur, Simon, qui va se pren­dre d’amitié pour lui, et tout faire pour l’aider – au risque de com­pro­met­tre sa petite vie bien rangée.

Philippe Lioret n’est pas un foudre de guerre, et ses comédies sophis­tiquées (Tenue cor­recte exigée, Made­moi­selle) ou ses mélos famil­i­aux (L’Équipier, Je vais bien, ne t’en fais pas) ont rarement sus­cité l’enthousiasme des cinéphiles. Pour repren­dre l’expression précédem­ment util­isée dans ces colonnes, ses films sont de “jolies coquilles un peu vides”. Si son ciné­ma très sage et un peu mièvre reste estimable et plane à cent coudées au-dessus de la moyenne du ciné­ma pop­u­laire français, l’idée de le voir s’attaquer au drame des sans-papiers avait de quoi faire frémir, et mal­gré les échos très posi­tifs du fes­ti­val de Berlin où le film a reçu un accueil très chaleureux, il faut bien avouer que l’on ne s’est pas bous­culé à Critikat pour aller voir Wel­come…

La pre­mière demi-heure du film ras­sure pour­tant. Lioret se con­cen­tre sur la fig­ure de Bilal: il suit ses ten­ta­tives pour tra­vers­er la Manche, décrit sans com­plai­sance ses rela­tions avec les autres clan­des­tins, faites de fra­ter­nité et de sol­i­dar­ité mais aus­si de cal­culs, de rack­ets et d’exploitation, mon­tre l’aide, insuff­isante mais indis­pens­able, que les asso­ci­a­tions appor­tent aux réfugiés en leur dis­tribuant des vête­ments et de la nour­ri­t­ure. Lioret et ses co-scé­nar­istes se sont inspirés de témoignages de réfugiés et de bénév­oles, ce qui donne à leur réc­it une réelle force doc­u­men­taire. Toute cette par­tie est ain­si filmée avec une grande sobriété et sans aucun angélisme. Par moments, la mise en scène de Lioret se fait presque dar­d­en­ni­enne : en col­lant aux moin­dres actions de Bilal, en le fil­mant à hau­teur d’homme, elle rend ses tribu­la­tions cap­ti­vantes. Ain­si, la scène où il se cache à bord d’un camion de marchan­dis­es est un mod­èle de sus­pense et d’efficacité : chaque geste (déchir­er la bâche du camion, se fau­fil­er à l’intérieur, guet­ter le poste de con­trôle, enfouir sa tête dans un sac en plas­tique pour ne pas trahir sa présence en res­pi­rant) est comme saisi sur le vif, avec une rigueur tout entière mise au ser­vice du sus­pense et de l’émotion. On a beau se douter que la ten­ta­tive est vouée à l’échec (autrement, il n’y aurait plus de film !), on se prend à espér­er que le camion passe, que le jeune homme réalise son rêve.

Mais Bilal et ses com­pagnons de route seront décou­verts, ce qui per­me­t­tra au film de faire inter­venir le per­son­nage de Simon. Vin­cent Lin­don lui prête ses yeux mouil­lés, sa voix sourde et sa mine de chien bat­tu. Qui d’autre que Lin­don, aujourd’hui, en France, pou­vait camper avec autant de sub­til­ité et d’évidence un type ordi­naire et sym­pa, dépassé par des événe­ments dra­ma­tiques aux­quels il oppose un mélange de résig­na­tion et de résis­tance douce ? Avec ce choix de cast­ing avisé mais sans risque, on sent la volon­té d’ouvrir le film à un plus large pub­lic, qui n’aurait pas for­cé­ment eu envie d’aller suiv­re les vicis­si­tudes d’un jeune immi­gré kurde si la pos­si­bil­ité d’une iden­ti­fi­ca­tion avec un acteur français à la fois digne et pop­u­laire ne lui était pas pro­posée.

Avec l’irruption de Simon, le film sem­ble s’orienter vers le mélo sen­ti­men­tal gnang­nan (à l’image des quelques accords de piano qui vien­nent soulign­er que oui, se faire quit­ter par sa femme, c’est triste). Les affres du quadragé­naire délais­sé éclipsent rapi­de­ment les soucis de Bilal, et c’est tout le per­son­nage du jeune clan­des­tin tel qu’il se présente désor­mais qui finit par devenir trop théorique : joli garçon, bien élevé, par­lant un anglais cor­rect, il ne vole pas, ne mendie pas, ne trafique pas, ne revendique rien d’autre que le droit de pass­er en Angleterre. Il n’est à aucun moment ques­tion de ses con­vic­tions religieuses ou poli­tiques ; il ne fuit pas la mis­ère ou l’oppression, il cherche juste à rejoin­dre la femme qu’il aime! Comme dans The Vis­i­tor, œuvre avec laque­lle Wel­come entre­tient de nom­breuses cor­re­spon­dances, l’Autre est ici domes­tiqué, réduit à son aspect le moins dérangeant, trans­for­mé en fils d’adoption idéal pour Occi­den­tal dépres­sif et sans enfant. C’est le prin­ci­pal défaut du film, qui fini­rait par devenir réd­hibitoire si l’intrigue n’empruntait une nou­velle bifur­ca­tion, en s’orientant sur les con­séquences pour Simon de l’aide qu’il a décidé d’apporter au jeune sans-papiers.

Au début, ce qui motive Simon est un mélange de sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité (la scène dans le super­marché où il assiste sans réa­gir au refoule­ment d’immigrés par les vig­iles), de générosité instinc­tive… et de volon­té de prou­ver à son ex-com­pagne qu’il n’est pas un los­er égoïste et qu’il mérite peut-être une deux­ième chance. On peut certes se désol­er de la faib­lesse du pré­texte (il serait donc impos­si­ble d’aider un être humain en détresse autrement que pour recon­quérir sa femme ?), mais il n’est qu’un point de départ pour une prise de con­science plus pro­fonde. En dévelop­pant une réelle affec­tion pour Bilal et en déci­dant de lui don­ner des leçons de nata­tion, puis de l’accueillir chez lui, Simon se rend, d’abord incon­sciem­ment puis de plus en plus délibéré­ment, coupable “d’assistance à l’immigration clan­des­tine”. Il va alors subir divers­es vex­a­tions, de plus en plus humiliantes, de plus en plus kafkaïennes.

Wel­come a l’immense mérite de mon­tr­er sans fard les rouages de l’abjecte machiner­ie admin­is­tra­tive et poli­cière chargée de tra­quer les clan­des­tins et ceux qui leur vien­nent en aide. Fichage, déla­tion, sur­veil­lance, con­vo­ca­tions, perqui­si­tions au petit matin, bas­ton­nade : tout y passe – sans même par­ler du numéro dont on tatoue au mar­queur indélé­bile le poignet des clan­des­tins et qui évoque de bien fâcheux sou­venirs… Par un mou­ve­ment scé­nar­is­tique pour le coup remar­quable­ment maîtrisé, Simon subit une dou­ble trans­for­ma­tion : tan­dis qu’il devient un sus­pect, puis un crim­inel aux yeux de la société et de la loi, son human­ité et son courage se révè­lent à ses pro­pres yeux (et à ceux de sa com­pagne, témoin avec le spec­ta­teur de cette émou­vante mue). La cer­ti­tude tran­quille de son bon droit et de son bon sens qu’il oppose à ces fonc­tion­naires bru­taux ou chafouins, qu’on devine à peine car­i­caturés, tran­scende ce per­son­nage pass­able­ment falot et donne toute sa portée poli­tique au film.

La ren­con­tre du clan­des­tin résolu et du maître-nageur vel­léi­taire est donc moins le sujet de Wel­come qu’un pré­texte pour ren­dre hom­mage aux résis­tants ordi­naires qui com­bat­tent sans sou­tien ni moyens un sys­tème sans vis­age et sans âme, mais elle reste le sym­bole d’un film qui cherche à mêler le mélo­drame social à la Ken Loach à l’habituel drame sen­ti­men­tal français. Si cette greffe ne prend qu’imparfaitement, elle a le mérite d’avoir été ten­tée, et – qui sait ? – d’ouvrir le pas­sage à d’autres fic­tions plus fortes et plus engagées encore. Longtemps can­ton­né loin des regards, dans le cen­tre de réten­tion de la con­science col­lec­tive, le “sans-papiers” n’est désor­mais plus sans images : rien que pour cela, et pour avoir mis en lumière la honte nationale que représente leur traque par l’État français, on doit saluer le film de Philippe Lioret, et lui souhaiter de con­quérir le plus large pub­lic pos­si­ble.