C’est peu dire que la sor­tie d’Un prophète, Grand Prix du jury du dernier fes­ti­val de Cannes après avoir été pressen­ti jusqu’au bout pour la Palme d’or, était atten­due. Rap­pelons toute­fois qu’au milieu de l’enthousiasme déli­rant de la cri­tique française et inter­na­tionale, quelques voix dis­cor­dantes s’étaient fait enten­dre[1], et notam­ment celle de Critikat… À l’oc­ca­sion de sa sor­tie en salles, retour sur un film qui pose ques­tion, mais dont l’impressionnante effi­cac­ité rat­trape bien des faib­less­es.

Con­damné à six ans de prison pour s’en être pris à des policiers, Malik El Djebe­na, dix-neuf ans, n’a rien d’un truand de haut vol, ni même d’un dan­gereux délin­quant. Seul, sans appui ni pro­tec­tion, il est repéré par un groupe de pris­on­niers cors­es qui l’u­tilisent pour se débar­rass­er d’un témoin gênant. Devenu l’homme de con­fi­ance de César Luciani, “Par­rain” des Cors­es et vrai maître des lieux, Malik com­mence à dévelop­per son pro­pre réseau. Le film se con­cen­tre, comme sou­vent chez Jacques Audi­ard (Regarde les hommes tomber, De bat­tre mon cœur s’est arrêté…), sur une rela­tion de fil­i­a­tion con­trar­iée – ici entre Malik et César, remar­quable­ment inter­prété par un Niels Are­strup qui campe un vieux fauve blessé, à la fois dan­gereux et pathé­tique.

On le sait, Un prophète est un réc­it d’ap­pren­tis­sage : com­ment un jeune homme naïf parvient par sa seule intel­li­gence à sur­vivre au milieu car­céral, puis à s’y faire une place, à s’af­franchir des réseaux entre lesquels il lou­voie habile­ment, et sort de la prison plus puis­sant et dan­gereux qu’il n’y est entré. Pour autant, ce sché­ma présen­tant le sys­tème péni­ten­ti­aire comme une “école de la vie” et prô­nant l’in­di­vid­u­al­isme[2] pose prob­lème. Quel est exacte­ment le mes­sage de Jacques Audi­ard ? Qu’a-t-il à nous dire sur le monde ?

Pas grand-chose, en réal­ité, et c’est sans doute la grande lim­ite du film. La prison, minu­tieuse­ment recon­sti­tuée en stu­dio, et le milieu du grand ban­ditisme sont avant tout util­isés comme de for­mi­da­bles moteurs fic­tion­nels. Ce sont des toiles de fond et des ter­rains de jeu, un peu comme dans les séries améri­caines Oz ou Prison Break, qui ne bril­lent pas par leur réal­isme. Rien n’est jamais dit sur la dureté et la soli­tude de l’en­fer­me­ment, sur les dérè­gle­ments de l’ad­min­is­tra­tion péni­ten­ti­aire, sur la sur­pop­u­la­tion car­cérale… Ces prob­lèmes ne sont pas niés pour autant, ils restent juste hors champ, sac­ri­fiés au genre.

Autre souci : la mise en scène priv­ilégie une iden­ti­fi­ca­tion immé­di­ate avec Malik, qui est de presque tous les plans – iden­ti­fi­ca­tion encore accen­tuée par le recours à un jeune comé­di­en débu­tant, le très con­va­in­cant Tahar Rahim. C’est de toute évi­dence un risque inhérent aux films de genre, et par­ti­c­ulière­ment aux films de gang­sters, que de ne garder aucune dis­tance cri­tique avec les pro­tag­o­nistes, dans lesquels le spec­ta­teur est le plus sou­vent invité à se pro­jeter sans réserve. Cepen­dant, si Audi­ard est vis­i­ble­ment fasciné aus­si bien par son per­son­nage que par son acteur, il ne som­bre pas pour autant sur cet écueil. Con­traire­ment à Jean-François Richet qui trans­for­mait “l’en­ne­mi pub­lic numéro 1” en mar­tyr et en icône qua­si religieuse dans le dip­tyque Mes­rine – dont le scé­nar­iste, Abdel Raouf Dafri, est juste­ment à l’o­rig­ine d’Un prophète –, Audi­ard ne con­stru­it pas une fig­ure pos­i­tive et big­ger than life. Malik n’est ni un mod­èle, ni d’ailleurs un per­son­nage vio­lent ; le meurtre qu’il est amené à com­met­tre est et restera pour lui un trau­ma­tisme. Quant au monde des truands, il n’est pas idéal­isé, sa vul­gar­ité, sa médi­ocrité et sa dan­gerosité n’é­tant jamais éludés ; on sent Audi­ard plus influ­encé par l’ironie d’un Scors­ese péri­ode Affran­chis que par la com­plai­sance d’un De Pal­ma ver­sion Scar­face.

D’aucuns stig­ma­tis­eront égale­ment la fas­ci­na­tion mar­quée du cinéaste pour les intrigues vir­iles à fort taux de testostérone. Effec­tive­ment, les femmes sont ici réduites à de pau­vres fan­tasmes (des images de revues ou de films pornos) ou à des sil­hou­ettes fugi­tives, comme Djami­la qui ne représente pas grand-chose sinon l’e­spoir du repos du guer­ri­er… On peut cepen­dant com­pren­dre l’ab­sence de fig­ures féminines fortes dans un film qui se déroule en grande par­tie der­rière les murs d’une prison ou dans le milieu du grand ban­ditisme, dont le machisme est d’ailleurs exposé sans fard.

Le dernier reproche que cer­tains adresseront à Un prophète, c’est qu’il ne serait qu’un “film de scé­nar­iste”… et ce sera un reproche plus qu’infondé. Car out­re que cette appel­la­tion ne devrait rien avoir d’infamant dans un pays qui a si longtemps dédaigné voire nié l’im­por­tance du scé­nario, le tra­vail de réal­i­sa­tion de Jacques Audi­ard dépasse la sim­ple mise en images de son script. Dès la scène d’ou­ver­ture, il suit l’ir­rup­tion de Malik dans un monde ter­ri­fi­ant dont il ignore encore tout des règles : froideur des gar­di­ens, trognes menaçantes des pris­on­niers, cacoph­o­nie agres­sive de bruits et de cris (beau tra­vail sur le son), et parvient à éveiller chez le spec­ta­teur des sen­sa­tions pro­fondé­ment physiques. La caméra s’at­tache aux mou­ve­ments des acteurs, dans une mise en scène qui priv­ilégie les corps et inscrit chaque geste dans un présent immé­di­at. Le scé­nario lui-même est bien moins bal­isé qu’il n’y paraît : quand bien même tout serait joué d’a­vance, on ne sait jamais ce qui va se pass­er au plan suiv­ant, cha­cune des manœu­vres de Malik pou­vant tou­jours lui échap­per et se retourn­er con­tre lui. La scène du meurtre inau­gur­al, à la fois atten­due (tout ce qui précède la pré­pare) et imprévis­i­ble dans son déroule­ment, résume bien cette grande qual­ité : un sens aigu du sus­pense.

Au niveau de l’ef­fi­cac­ité pure, Un prophète, qui paraît bien plus court que ses deux heures et demie, est donc une incon­testable réus­site, l’une des plus grandes que nous ait offert le ciné­ma de genre en France depuis des lus­tres. S’in­spi­rant du mod­èle hol­ly­woo­d­i­en sans le singer servile­ment, il parvient à gref­fer Mar­tin Scors­ese (encore lui) sur José Gio­van­ni, en alliant sécher­esse à la française (peu d’ef­fets de manche styl­is­tiques, pas de com­plai­sance dans la mise en scène de la vio­lence[3]) et behav­ior­isme à l’améri­caine (dégrais­sés de toute psy­cholo­gie, les per­son­nages sont ce qu’ils font, et non ce qu’ils pensent ou ce qu’ils dis­ent être)[4]. Les seuls bémols qu’on pour­ra émet­tre sur la mise en scène con­cer­nent les quelques séquences pure­ment fan­tas­tiques. Heureuse­ment rares, elles sont bien trop lit­térales et abusent d’ef­fets qui tranchent avec la sobriété du reste du film. Il aurait sans doute été pos­si­ble de mon­tr­er le sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité de Malik sans recourir à ces arti­fices et à cette béquille scé­nar­is­tique.

Dif­fi­cile donc d’ad­hér­er entière­ment à Un prophète, mais dif­fi­cile égale­ment de ne pas lui recon­naître ses qual­ités et mérites : en plus de livr­er un film de genre remar­quable­ment effi­cace et prenant, le cinéaste sem­ble avoir trou­vé la recette que recherchent les nom­breux gâte-sauce qui essaient en vain d’a­mal­gamer la potion hol­ly­woo­d­i­enne à la bouil­l­abaisse française, et qui depuis de trop nom­breuses années nous ser­vent leur brou­et indi­geste… On espère que le dernier film de Jacques Audi­ard saura inciter ces médiocres faiseurs à amélior­er leur tam­bouille – même si nul n’est prophète en son pays.

Notes

Notes
↑1 Il faut dire que l’attitude du réal­isa­teur lors de la remise de son prix can­nois n’a pas vrai­ment joué en sa faveur. Juste après le vibrant hom­mage qu’Alain Resnais avait ren­du à l’ensemble des tech­ni­ciens de son film – et plus générale­ment à ceux de tous les films dif­fusés à Cannes –, Audi­ard a de son côté remer­cié avec insis­tance ceux qui lui avaient filé du fric (France 2, UGC…): pas très classe, Jacques.
↑2 Malik est maghrébin mais n’est pas musul­man, il n’ap­par­tient et ne veut appartenir à aucune des com­mu­nautés qui se parta­gent le pou­voir au sein de la prison : il ne marche que “pour [s]a gueule”.
↑3 À une excep­tion près : la scène de la fusil­lade dans la voiture blind­ée, qui sem­ble appartenir à un autre film.
↑4 Le choix de chan­sons essen­tielle­ment anglo-sax­onnes accentue l’im­pres­sion d’avoir affaire à un film sous forte influ­ence hol­ly­woo­d­i­enne.