L’amour et ses décli­naisons fondent la fil­mo­gra­phie de Cather­ine Corsi­ni. Par­fois traité avec humour (La Nou­velle Ève), ou avec romance (Les Ambitieux), l’amour, dans Par­tir, fait souf­frir. La réal­isatrice choisit l’épure pour racon­ter ce (mélo)drame, chroniqué comme un fait divers à coups de cadres larges et fix­es, mais activés par le mis­tral et la tra­mon­tane du Langue­doc-Rous­sil­lon. Le film se voudrait char­nel, mais le ban­nisse­ment volon­taire de toute psy­cholo­gie finit par étein­dre tout sen­ti­ment et exclure le spec­ta­teur de cette his­toire d’amour…

… qui fini­ra mal. Un coup de feu reten­ti en intro­duc­tion et le film débute en flash-back. Il relate de sa nais­sance à sa fin trag­ique, la pas­sion amoureuse de Suzanne (Kristin Scott Thomas) et Ivan (Ser­gi López), deux étrangers pour qui par­tir c’est rester ensem­ble. Comme dans Noces rouges de Claude Chabrol, l’abus de pou­voir et le chan­tage sont les atouts du mari cocu (Yvan Attal), dont les plans machi­avéliques font obsta­cles au bon­heur épi­curien des amants.

On le sait, on le sent : Par­tir est un film sur l’émancipation et c’est aus­si un film de femmes (Cather­ine Corsi­ni s’est accom­pa­g­née d’Agnès Godard à la pho­togra­phie). Ce fémin­isme est incar­né à l’écran par le per­son­nage de Suzanne, quadragé­naire entière, déter­minée, hon­nête, et joyeuse (comme l’illustre cette séquence où une guêpe ren­tre dans son chemisi­er). Où est la faille ? Nulle part. Suzanne est si com­plète… qu’elle en est lisse. Pour­tant elle est l’élément moteur du film puisqu’elle est présente dans toutes les scènes. C’est son itinéraire qui con­stru­it Par­tir, dans le sens où la nar­ra­tion décrit le proces­sus logique de son éman­ci­pa­tion. Ni plus, ni moins : le rythme est lent puisque embar­rassé de détails pas for­cé­ment essen­tiels. Ain­si, c’est l’action et la représen­ta­tion des émo­tions (et non leur incar­na­tion) qui impor­tent, au détri­ment de la saveur intérieure des pris­es de con­science des per­son­nages. Cather­ine Corsi­ni ne craint pas les scènes faites d’un seul plan privé d’action, auquel le spec­ta­teur devra dégager sans mal son sens pre­mier et unique. Exem­ple : Suzanne et Samuel sont dans le lit con­ju­gal, elle lit, tan­dis que lui pian­ote sur son portable. Con­clu­sion : on ne fait pas l’amour chez les Vidal. Alors qu’il cher­chait l’ardeur de la pas­sion, le film souf­fre d’une froideur d’exécution.

Toute­fois, recon­nais­sons à Par­tir ses petites per­les. À l’écriture, ce sera au cours d’une sit­u­a­tion périlleuse dans une sta­tion essence. En ter­mes de mise en scène, ce sera lors de la scène fon­da­men­tale du pre­mier bais­er. Le par­ti pris est orig­i­nal, et cette fois l’intention atteint son but : ce cadre large laisse toute lib­erté à l’action, et comme l’amour donne des ailes, l’instant est sim­ple­ment beau. Mais l’intérêt prin­ci­pal de Par­tir réside dans ce qu’inconsciemment il donne à voir et com­pren­dre des rap­ports amoureux et du tra­vail. Au-delà de l’histoire d’amour entre la bour­geoise et le pro­lo et de ses con­séquences matérielles, le tra­vail sonne le glas de l’amour physique. Dès lors que Suzanne et Ivan payent leur amour à la sueur de leur front en récoltant des mel­ons, plus aucune scène char­nelle ne vient ren­dre compte de leurs ébats. Impos­si­ble de faire l’amour en tra­vail­lant, et si le début de leur his­toire se car­ac­téri­sait par une alchimie sex­uelle, le tra­vail plane comme une men­ace. Sans fêlures, sans brèch­es, et si purs dans leur pas­sion, l’amour ne saurait être mis en péril par la con­di­tion matérielle des amants ; c’est ain­si que tranche le film… le tri­om­phe est bien mièvre.