Ce pre­mier long-métrage du cinéaste mex­i­cain Enrique Rivero, récom­pen­sé au fes­ti­val des Trois Con­ti­nents et à Locarno, nous présente une mécanique de l’enfermement ter­ri­fi­ante. Dans un style oscil­lant entre fic­tion et doc­u­men­taire, le réal­isa­teur décrit avec per­ti­nence le proces­sus d’exclusion des class­es pop­u­laires de son pays. Très maîtrisé dans sa forme, Par­que Vía souf­fre pour­tant d’un aspect démon­stratif, en rai­son de la volon­té louable et aveu­gle de son auteur d’exposer ses idées avec une rad­i­cal­ité un peu trop théorique.

Les jeunes auteurs mex­i­cains aiment dis­sert­er sur la vio­lence sociale qui touche un pays encore large­ment mar­qué par la mis­ère et les iné­gal­ités sociales. Par­que Vía débute par un plan qui résume à lui-même cette idée et le pro­jet de l’œuvre : un insecte vio­lem­ment écrasé. Cet insecte, c’est Beto, le gar­di­en d’une lux­ueuse demeure, qui occupe seul les lieux dans l’attente que la mai­son soit ven­due par sa richissime pro­prié­taire. Il est un indio, mem­bre du peu­ple indigène du Mex­ique, asservit par la bour­geoisie blanche du pays. Rivero, qui pré­pare ce pro­jet depuis plusieurs années, fondé sur ses obser­va­tions lors de vis­ites à Mex­i­co, mêle intel­ligem­ment fic­tion et doc­u­men­taire en bas­ant son film sur la vie de Nol­ber­to Coria, qui joue ici son pro­pre rôle (le film a été tourné dans la mai­son où il a tra­vail­lé). La caméra du cinéaste colle au plus près du corps du vieil homme, qui témoigne de son rythme de vie passé, fondé sur des actes dés­in­car­nés. Avec cette œuvre, Rivero s’inscrit dans une ten­dance du jeune ciné­ma d’Amérique latine, notam­ment mex­i­cain, qui tend à traiter d’une alié­na­tion liée au cauchemar social. On peut citer par exem­ple Amat Escalante, (Los Bas­tar­dos, San­gre) ou encore Aarón Fer­nán­dez (Pièces détachées). Le réal­isa­teur filme une mécanique de l’enfermement et de la frus­tra­tion grâce à une mise en scène jouant sur la répéti­tion des gestes, des séquences et du vide. Son per­son­nage ne vit pas, il est déjà mort, celui-ci repro­duit chaque jour les mêmes actes, qui pren­nent la forme d’un rit­uel ciné­matographique mor­bide.

En fil­mant ce proces­sus d’exclusion alié­nante, Rivero décrit avec per­ti­nence la frac­ture sociale mex­i­caine : les class­es pop­u­laires sont maîtrisés par des dom­i­nants qui les asservis­sent grâce à des tâch­es ingrates et en les abreuvant de flots d’informations télévisés anx­iogènes. Ils s’enferment ain­si dans la peur de l’autre et du monde extérieur. La bour­geoisie, qui cherche à préserv­er ses acquis et ses priv­ilèges, peut ain­si domin­er tran­quille­ment et éviter toute con­tes­ta­tion vio­lente. C’est ain­si que vit Beto ; il passe tout son temps cloîtré dans la demeure, tra­vail­lant et regar­dant une télévi­sion abrutis­sante. Cha­cune de ses sor­ties dans un univers de bruits, de klax­ons et de foule est une véri­ta­ble épreuve, qui l’amène jusqu’à l’évanouissement. Le jeune cinéaste fait ain­si quelques incur­sions dis­crètes dans les rues de la cap­i­tale, son per­son­nage doc­u­men­taire obser­vant de loin les quartiers pau­vres qui sont con­finés der­rière une fron­tière de classe. Cette fig­ure de la fron­tière tient d’ailleurs un rôle essen­tiel dans Par­que Vía : le vieux gar­di­en hésite con­stam­ment à franchir le pas de sa porte ; il a égale­ment un rap­port presque famil­ial avec sa pro­prié­taire, sans jamais dépass­er la ligne qui mar­que leur statut. Muré et exclu de la moder­nité envi­ron­nante, il fait son deuil, le futur lui appa­rais­sant effrayant et telle­ment loin­tain. Cela entraîne une frus­tra­tion chez un per­son­nage qui retient sa rage, le poing ser­ré, jusqu’à une explo­sion de vio­lence finale qui l’amène à l’emmurement total. Cette exclu­sion ne peut amen­er que la vio­lence et la révolte con­tre des class­es dirigeantes, qui ne l’ont tou­jours pas com­pris. La réflex­ion de Rivero est alors très juste.

Par­que Vía est très maîtrisé dans sa forme, grâce à la beauté de ses plans fix­es, son jeu sur les sen­sa­tions du per­son­nage et sa bande sonore qui décrit l’enfermement et la con­fu­sion (par­ti­c­ulière­ment dans les séquences d’extérieur). Si Rivero nous présente une mécanique filmique cohérente et sans con­ces­sion, son film souf­fre mal­heureuse­ment d’un trop plein démon­stratif en rai­son d’effets surlignés : par ses redon­dances et ses répéti­tions, évidem­ment jus­ti­fiées par le pro­jet thé­ma­tique du cinéaste, l’œuvre devient trop claire dans ses enjeux et quelque peu théorique. L’auteur nous délivre égale­ment quelques lieux com­muns pro­pres au ciné­ma art et essai con­venu, qui aime se fonder sur un mis­éra­bil­isme bon teint : si la vie des class­es pop­u­laires mex­i­caines est ter­ri­ble, elles peu­vent tout de même con­naître une cer­taine joie de vivre et des désirs. Dans quelques séquences, le regard de Rivero relève para­doxale­ment de celui d’une élite, qui observe de haut le Mex­ique d’en bas, représen­té par l’acteur prin­ci­pal mais égale­ment par une pros­ti­tué habituée aux bars mis­érables. La vision du cinéaste gag­n­erait à être moins extérieure envers les sujets filmés. Rivero fait tout de même preuve d’un vrai tal­ent de réal­isa­teur et d’une con­science sociale louable. Il est juste quelque peu mal­adroit dans le traite­ment de ses thèmes en restant trop attaché à sa démon­stra­tion. Si ce pre­mier long-métrage est impar­fait, il annonce un ciné­ma social intéres­sant, à con­di­tion que son auteur s’immerge avec davan­tage de spon­tanéité dans les milieux décrits.