Un homme voit sa vie boulever­sée par sa ren­con­tre avec une immi­grée clan­des­tine: on recon­naît un canevas très en vogue dans le ciné­ma actuel. Con­cé­dons toute­fois à ce Passeur d’e­spoir le mérite de l’an­téri­or­ité par rap­port à The Vis­i­tor ou Wel­come: réal­isé en 2006, il ne sort qu’au­jour­d’hui sur les écrans français. C’est hélas le seul intérêt d’un film qui parvient à cumuler les défauts de ces œuvres à pré­ten­tions human­istes avec ceux des pro­duc­tions européennes qui, lorgnant un peu trop ouverte­ment sur le mod­èle hol­ly­woo­d­i­en, ne font que ren­dre d’au­tant plus cri­ant leur manque de moyens et de savoir-faire.

C’est pour­tant avec une réelle curiosité qu’on allait décou­vrir la pre­mière œuvre dis­tribuée en France d’un réal­isa­teur par ailleurs chevron­né (huit fic­tions et une ving­taine de doc­u­men­taires). D’abord, parce que ce n’est pas tous les jours qu’un film croate sort sur nos écrans, et que celui-ci a déjà glané quelques prix[1]. Ensuite et surtout, parce qu’il a été coscé­nar­isé par Ogn­jen Svil­ičić, le réal­isa­teur d’une petite mer­veille d’in­tel­li­gence et de sen­si­bil­ité sor­tie en 2007 et passée injuste­ment inaperçue, Armin, dont on retrou­ve d’ailleurs les deux acteurs prin­ci­paux (Armin Omerović et Emir Hadži­hafizbe­gov­ić) dans ce Passeur d’e­spoir.

Fuyant la com­pag­nie des hommes, Mirko, un ancien sol­dat, se terre dans une cabane per­due, sur la rive bosni­aque de la Sava, un afflu­ent du Danube qui tient lieu de fron­tière avec la Croat­ie. La mafia locale l’emploie occa­sion­nelle­ment pour faire pass­er la riv­ière à des clan­des­tins chi­nois, surnom­més les «pastèques»[2]. Un jour, la bar­que, trop chargée, chavire: tous ses occu­pants meurent noyés, à l’ex­cep­tion de Mirko et d’une jeune Chi­noise.

L’ou­ver­ture du film est promet­teuse par sa noirceur et sa sécher­esse. Mirko est présen­té tout à la fois comme un homme des bois et un junkie à la sol­de de brutes mafieuses: un per­son­nage rel­a­tive­ment antipathique. Il évolue dans des paysages de fin du monde: la large riv­ière boueuse, baig­nant dans la brume ou cinglée par des pluies dilu­vi­ennes, longe d’an­ci­ennes instal­la­tions indus­trielles désaf­fec­tées. La mise en scène parvient à ren­dre qua­si fan­tas­tique ce bout de nulle part, han­té par une loque mutique dont l’une des rares occu­pa­tions con­siste à pêch­er à la dyna­mite, puis par une jeune femme per­due, que la faim et la volon­té de pour­suiv­re son voy­age depuis un pays dont elle ne con­naît pas la langue vont pouss­er à sol­liciter l’aide du respon­s­able de la mort de ses com­pagnons.

Hélas, cette atmo­sphère prenante va vol­er en éclats au fur et à mesure du prévis­i­ble proces­sus de “domes­ti­ca­tion” mutuelle entre ces deux per­son­nages. Souligné par d’in­sis­tantes et inutiles notes de piano, leur rap­proche­ment va enlever tout mys­tère à un film qui désor­mais va se con­tenter de suiv­re les chemins bal­isés de la rédemp­tion pour cet ancien sol­dat que l’on devine (c’est lour­de­ment sous-enten­du) être sor­ti trau­ma­tisé des années de guerre civile en ex-Yougoslavie.

L’ir­rup­tion du monde extérieur, via des per­son­nages arché­ty­paux inin­téres­sants (un polici­er bonasse et cor­rompu, les mafieux car­i­cat­u­rale­ment bêtes et méchants, un jeune garçon sim­plet) va petit à petit venir par­a­siter le mélo, jusqu’à une fin inspirée de mau­vais films d’ac­tion améri­cains où le héros se trans­forme en machine à tuer chargée de puri­fi­er le pays gan­grené en exter­mi­nant les scélérats. Ce change­ment de cap est à la fois prévis­i­ble et peu con­va­in­cant, comme si le réal­isa­teur croate invo­quait Ram­bo ou Travis Bick­le[3] pour venir redress­er les torts du présent et venger les crimes du passé. Inutile de pré­cis­er que, d’un strict point de vue ciné­matographique, le film de Schmidt n’ar­rive pas à la cheville de ses illus­tres mod­èles hol­ly­woo­d­i­ens.

Plus gênant: le film instru­men­talise le per­son­nage de l’im­mi­grée clan­des­tine, dont l’ir­rup­tion va sim­ple­ment per­me­t­tre de révéler et de mag­ni­fi­er l’hu­man­ité de quelques autochtones, pour mieux l’op­pos­er à la bar­barie ou à l’in­dif­férence de leurs conci­toyens. C’est un sché­ma que l’on retrou­ve égale­ment dans des œuvres plus réussies (ou moins ratées) – Wel­come ou The Vis­i­tor rem­plaçant juste la pègre croate par l’ad­min­is­tra­tion française ou améri­caine et, impuis­sance démoc­ra­tique oblige, ne per­me­t­tant pas à leurs héros ordi­naires de régler le prob­lème par un bain de sang. On com­mence à être toute­fois irrité par ces per­son­nages d’im­mi­grés trop jeunes et beaux pour être vrais, fils adop­tifs ou con­joints rêvés – la jeune Chi­noise se fera bien enten­du accepter chez Mirko en rangeant et en net­toy­ant l’in­térieur crasseux de sa cabane – privés de voix[4] et même, comme ici, de nom, et subis­sant pas­sive­ment aus­si bien l’ar­bi­traire bureau­cra­tique et la cupid­ité des trafi­quants que l’aide de quelques indi­vidus bien inten­tion­nés. Quand donc les réal­isa­teurs et les scé­nar­istes se préoc­cu­per­ont-ils de don­ner une épais­seur romanesque et une per­son­nal­ité à ces clan­des­tins qui n’ex­is­tent trop sou­vent que comme pré­textes, fan­tasmes ou faire-val­oir ?

Notes

Notes
↑1 Passeur d’e­spoir a obtenu en 2006 l’Antigone d’Or et le prix JAM de la meilleure musique (une récom­pense dont on a bien du mal à saisir le bien-fondé…) au Fes­ti­val inter­na­tion­al du ciné­ma méditer­ranéen de Mont­pel­li­er, et le prix du meilleur acteur pour Krešimir Mik­ić au Fes­ti­val du Film de Pula.
↑2 Le titre orig­i­nal du film, moins ron­flant que sa tra­duc­tion française, peut se traduire par «La route des pastèques».
↑3 Le per­son­nage prin­ci­pal du Taxi Dri­ver de Mar­tin Scors­ese.
↑4 Dans le dossier de presse de Passeur d’e­spoir, Branko Schmidt l’ad­met sans détours: «J’ai effec­tive­ment choisi de ne pas sous-titr­er les pas­sages en chi­nois afin que les spec­ta­teurs se retrou­vent dans la même posi­tion que le héros.»