Lino, “comme Lino Ven­tu­ra”, a 2 ans. Celui qui s’en occupe accuse la cinquan­taine et se met à la recherche du père. Jean-Louis Mile­si a écrit et réalise ce con­te som­bre autour de la quête pater­nelle, il inter­prète aus­si le rôle-titre en com­pag­nie de son pro­pre fils. Un film atyp­ique et âpre dans lequel infuse une sobre émo­tion.

Ponette (1996) de Jacques Doil­lon avait don­né lieu à un cast­ing de plus de six mois et révélé Vic­toire Thivi­sol, couron­née à l’âge de qua­tre ans à la Mostra de Venise pour son inter­pré­ta­tion dans cette his­toire filmée à hau­teur d’un enfant de qua­tre ans. Jean-Louis Mile­si n’a pas eu à prospecter dans des dizaines d’écoles puisque c’est son pro­pre fils qui a été le déclencheur. Envie de capter les regards et atti­tudes de cet enfant, “sans me tourn­er vers le doc­u­men­taire ou sur une his­toire cen­trée sur lui au sens pre­mier, ma rela­tion avec mon fils n’intéressant per­son­ne”. L’idée du réal­isa­teur est de don­ner à Lino “la pos­si­bil­ité de s’exprimer au cœur d’une fic­tion”. Il est cer­tain qu’un acteur d’un tel âge place le tour­nage sous con­trainte ; on ne tourne les scènes que deux ou trois fois et on n’a pas tou­jours le temps d’attendre la bonne lumière, d’où une fac­ture par­fois impar­faite large­ment com­pen­sée par une spon­tanéité et un côté brut.

Lino est le sec­ond long-métrage de Jean-Louis Mile­si après Frag­ile, réal­isé pour la télévi­sion. Il n’est pas pour autant le pre­mier venu puisqu’il est le scé­nar­iste attitré de Robert Guédigu­ian, neuf films dont Mar­ius et Jean­nette ou encore La ville est tran­quille et Lady Jane. À ce titre, la pre­mière réus­site de Lino, en se situ­ant loin d’un placage linéaire d’images sur des mots, est pré­cisé­ment de ne pas tomber dans le scé­nario filmé. Il s’agit même d’un ciné­ma au ton très libre, priv­ilé­giant le naturel, vari­ant les échelles de plan et s’attardant sur des détails du quo­ti­di­en, notam­ment un camem­bert que l’enfant char­cute allè­gre­ment. Cela n’est pas sans évo­quer par­fois Alain Cav­a­lier dans sa veine auto­bi­ographique. La caméra saisit et attrape au vol gestes et moments.

Le film est basé sur la cohab­i­ta­tion entre deux corps dis­sem­blables et opposés. Celui de Lino est vif et alerte, sans cesse trim­bal­lé. C’est aus­si un corps “neuf” auquel l’homme (Jean-Louis Mile­si), qui n’a pas de prénom, est chargé d’inventer ou au moins de sauve­g­arder un devenir. Ce dernier traîne un lourd pas­sif, il s’agit d’une enveloppe usée, ven­true et pesante. La soli­tude qui est la sienne lui octroie une très grande ten­sion intérieure. On apprend qu’Émilie, la mère de l’enfant, était sa com­pagne ; jeune, plus que friv­o­le et très portée sur la drogue. Il fai­sait office de “tire­lire”, elle est désor­mais morte. L’homme par­court de nom­breuses dis­tances visant à combler l’espace entre l’enfant et son père. Cette recherche con­stitue un fil nar­ratif où l’on va de ren­con­tres en ren­con­tres : un garag­iste (Serge Riaboukine), un boxeur (Jean-Jérôme Espos­i­to) et un comé­di­en (Ged Mar­lon). Par l’intermédiaire de cet homme qui retrou­ve un revolver dans les affaires de la défunte, une dynamique sui­cidaire tra­verse le film ; une sourde vio­lence et la mort rôdent.

Ce n’est que tar­di­ve­ment qu’un corps féminin s’impose dans le cadre, lorsque l’homme ren­con­tre une amie d’Émilie, par laque­lle on accédera à la teneur de la rela­tion qu’il entrete­nait avec la mère de Lino. Avant cela, le film est basé sur un efface­ment des fig­ures féminines. Ces dernières ne sont présentes que hors champ par l’intermédiaire des coups de fil à la DDASS. Voix douces, prévenantes et bien­veil­lantes que Jean-Louis Mile­si a enreg­istré sans prévenir qu’il agis­sait pour une fic­tion. Mais c’est à par­tir d’un autre “coup de fil”, dont on garde la teneur secrète, que l’on passe de la ges­ta­tion à la nais­sance d’un père.