Cer­tains hommes les aiment de cire, d’autres de son. Lars, lui, les préfère en plas­tique et boule­verse un vil­lage amor­phe quand il tombe amoureux d’une poupée gon­flable. Une fable sen­si­ble et sin­gulière sur la tolérance qui aurait néan­moins gag­né à moins de psy­chol­o­gisme.

Est-ce dû aux mau­vais sou­venirs de Bernard Menez chan­tant « ô, ô, ô, jolie poupée » ou de Monique d’Albert Dupon­tel , mais le sujet de Une fiancée pas comme les autres avait de quoi rebuter. Dans un petit vil­lage du Mid­dlewest, Lars (Ryan Gosling), loup soli­taire et vieux garçon, s’invente une grande his­toire d’amour avec une poupée gon­flable. Tout un pro­gramme ! La bonne sur­prise, c’est que loin d’être une comédie grav­eleuse et potache, Une fiancée pas comme les autres se mon­tre d’une sobriété con­fon­dante, sobriété accen­tuée par le lieu de tour­nage tout en éten­dues enneigées et mass­es de ciel gris. Craig Gille­spie, dont c’est la deux­ième réal­i­sa­tion après Mr Wood­cock, a en effet su trou­ver le ton juste notam­ment en ren­ver­sant les « rap­ports de nor­mal­ité ». Dans les scènes d’exposition, un peu pous­sives il faut le recon­naître, tout est mis en œuvre pour accentuer l’isolement de Lars. Tel une Brid­get Jones au mas­culin, il ne cesse de crois­er des per­son­nages qui le ramè­nent à son statut de céli­bataire, que ce soit à la messe, au tra­vail ou encore chez lui. Dans ce matraquage exces­sif, le spec­ta­teur voit alors avec amuse­ment l’entourage de Lars se déré­gler. À trop vouloir capter l’attention du jeune homme et à le ramen­er dans ce qu’ils jugent être une cer­taine norme, les vil­la­geois agis­sent eux-mêmes avec absur­dité. L’exemple le plus drôle est cer­taine­ment lorsque la belle sœur de Lars se jette sur la voiture de ce dernier pour être sûr de l’arrêter et pou­voir lui par­ler. Cet effet s’accentue naturelle­ment lorsque Lars, avec un naturel con­fon­dant, annonce à son frère qu’il a enfin une fiancée et que cette femme se révèle être une poupée gon­flable aux allures de pros­ti­tuée, mi-danoise, mi-brésili­enne. À ce moment, la caméra, en empathie avec son per­son­nage, ne cherche en aucun cas à le stig­ma­tis­er et préfère au con­traire capter les réac­tions d’effroi ou d’étonnement de ses proches. On ne rit jamais de Lars qui devient en quelque sorte la nou­velle norme à par­tir de laque­lle l’entourage cherche à s’adapter avec plus ou moins de mal­adresse. Les réac­tions des vil­la­geois frô­lent par­fois l’absurde et c’est dans ces petits décrochages que le film parvient à installer sa sin­gu­lar­ité. Le parox­ysme est atteint à la fin lorsque Lars décide de « tuer » sa poupée. Tout le vil­lage, pro­fondé­ment et sincère­ment touché par la mort de l’une des leurs, se met en deuil et assiste impas­si­ble à son enter­re­ment. La pureté et la beauté de la rela­tion entre Lars et sa poupée vient égale­ment du traite­ment de la sex­u­al­ité. La encore, la ques­tion est évo­quée par l’intermédiaire de per­son­nages périphériques qui désamor­cent ain­si tout juge­ment de valeur que l’on pour­rait porter sur Lars.

Une fiancée pas comme les autres pour­rait être un très beau con­te de Noël sur la tolérance et la dif­férence. Mal­heureuse­ment, comme s’il était pris par un besoin de jus­ti­fi­er son sujet, le film n’assume pas com­plète­ment son statut de fable et cherche à tout prix à don­ner des expli­ca­tions rationnelles aux fan­tasmes de Lars. C’est d’autant plus dom­mage que l’interprétation assez sub­tile de Ryan Gosling (vu notam­ment dans Half Nel­son) apporte au per­son­nage une ambiguïté qui aurait pu rester ouverte. Croit-il vrai­ment à son his­toire avec la poupée plas­tique ou bien n’est-elle pas une réponse ironique et con­sciente à l’empressement des vil­la­geois de le voir se mari­er ? Sa poupée plas­tique n’est-elle pas sim­ple­ment une réponse ironique à l’empressement des vil­la­geois de le voir se mari­er ? Plutôt que de laiss­er en sus­pens ces ques­tions et de don­ner à l’histoire une allure de fable sur la tolérance, le scé­nario cherche laborieuse­ment le psy­chologique. C’est toute la rai­son d’être de la rela­tion qui se noue entre Lars et une femme doc­teur. Au gré de mul­ti­ples con­sul­ta­tions et d’un apprivoise­ment réciproque, Lars accouche enfin de ses trau­ma­tismes : il a une peur mal­adive d’être touché et il vit encore dans le deuil d’une mère morte en couche, sou­venir ravivé par la grossesse actuelle de sa belle sœur. À trop vouloir pren­dre sens, l’histoire d’amour de Lars perd en sincérité et devient un rite ini­ti­a­tique démon­stratif qui per­me­t­tra au per­son­nage de pass­er à l’âge adulte et d’accepter l’amour de sa col­lègue de bureau. Trop appuyé, le dernier quart d’heure où Lars tire un trait sur sa poupée pour mieux s’ouvrir sur sa nou­velle vie vient ajouter mal­adress­es, pon­cifs et pathos là où le film avait fait preuve jusque-là de sub­til­ité. Un faux pas qui n’empêche pas Une fiancée pas comme les autres de mar­quer par sa sin­gu­lar­ité.