Imag­i­nait-on en 1939 que la petite rouquine au sourire coquin dont le plus grand danseur de tous les temps tombait amoureux film après film pou­vait exis­ter sans son parte­naire? Gin­ger Rogers pou­vait-elle con­quérir le cœur du pub­lic sans Fred Astaire ni chan­sons? La réponse ne s’est pas faite atten­dre: Made­moi­selle et son bébé, petite comédie roman­tique sor­tie la même année que le mastodonte Autant en emporte le vent, fut l’un des plus beaux suc­cès du stu­dio RKO qui le pro­duisit. Et Gin­ger prou­va ain­si que les rouss­es ne comp­taient pas pour des prunes… même dans un film en noir et blanc.

La comédie améri­caine des années 1930 s’est sou­vent fendue d’un sous-texte social qui a été rat­taché, à rai­son, à la crise économique dont les États-Unis (et le reste du monde) fai­saient les frais. Capra, Gre­go­ry LaCa­va et dans une moin­dre mesure Pre­ston Sturges en sont les prin­ci­paux représen­tants; mais c’est dans cette lignée que se place Bach­e­lor Moth­er de Gar­son Kanin, cinéaste mineur dont on con­naît mieux les tal­ents de scé­nar­iste chez Cukor (il écriv­it notam­ment Adam’s Rib, Madame porte la culotte en ver­sion française). Le titre du film avait déjà de quoi faire hurler les censeurs: une «mère céli­bataire» – ayant donc conçu son enfant hors mariage – ne pou­vait exis­ter dans un Hol­ly­wood qui préférait ignor­er cer­taines sit­u­a­tions pour­tant bien réelles. Pour éviter le scan­dale, le per­son­nage prin­ci­pal de Made­moi­selle et son bébé se fait donc pass­er pour la mère d’un enfant, qui, l’hon­neur est sauf, n’est pas véri­ta­ble­ment le sien.

La rai­son pour laque­lle cette jeune héroïne a recours à de tels extrémités, en revanche, est bien pure­ment sociale: licen­ciée de son tra­vail à la veille des fêtes de Noël, Pol­ly Parish décou­vre un enfant déposé sur le seuil de la porte d’un orphe­li­nat. Par un con­cours de cir­con­stance mal­heureux, les employés la pren­nent pour la mère du bébé, et croient que son licen­ciement est la cause de l’a­ban­don de l’en­fant. Pour se faire réem­bauch­er, Pol­ly accepte de jouer le jeu. Le fils de son employeur, David Mer­lin, décide de l’aider à élever le bébé… Le con­te de fées mod­èle New York-Mia­mi (Frank Capra, 1934) est en marche : le riche héri­ti­er tombera évidem­ment amoureux de la belle et pau­vre employée. La comédie, très enlevée et sans temps morts, tourne alors autour de dif­férents thèmes, brassés au hasard de l’his­toire : la bar­rière entre class­es sociales – pour éviter de par­ler aux amis upper class de David, avec qui elle n’a rien en com­mun, Pol­ly se fait pass­er pour une Sué­doise n’ayant aucune notion d’anglais –, la cri­tique des grands mag­a­sins mer­can­tilistes – ven­dant des jou­ets stu­pides de mau­vaise qual­ité, l’in­ca­pac­ité des ser­vices soci­aux à assumer leur rôle ou la bêtise des nou­velles méth­odes éduca­tives…

Made­moi­selle et son bébé, somme toute assez clas­sique dans sa mise en scène, doit beau­coup au mor­dant de son scé­nario, mais surtout au tal­ent de ses comé­di­ens, dont Charles Coburn, déli­cieux mon­sieur sans âge qui fera le bon­heur de nom­breuses comédies (Les hommes préfèrent les blondes et Chérie je me sens raje­u­nir notam­ment): il faut voir avec quelle délec­ta­tion il clame «Je ne sais pas qui est le père de cet enfant, mais je sais que je suis le grand-père!» David Niv­en, qui tient ici l’un des pre­miers rôles en vedette, par­fait déjà le rôle de gen­tle­man mal­adroit que lui valaient ses orig­ines anglais­es. Mais ce sont évidem­ment les mim­iques tor­dantes, la voix gouailleuse et les manières pétil­lantes de Gin­ger Rogers qui tien­nent le rythme du film qua­tre-vingt min­utes durant sans jamais l’es­souf­fler; par­faite de bout en bout, dans l’ironie comme dans la séduc­tion (ce qui fai­sait d’elle la parte­naire idéale pour l’aérien Fred Astaire), elle impose un génie comique qui sera ensuite exploité avec bon­heur pen­dant près de vingt ans dans myr­i­ade de comédies bril­lam­ment absur­des. Gin­ger réin­ven­ta le glam­our sim­ple de l’Améri­caine moyenne con­tre les stars trop belles, trop inac­ces­si­bles d’Hol­ly­wood. Pas éton­nant que son pub­lic l’adu­lait hier, et qu’on con­tin­ue de l’aimer autant aujour­d’hui.