Voici l’adaptation sur grand écran de J’irai dormir chez vous, la série doc­u­men­taire télévisée d’Antoine de Max­imy, qui dis­pose d’un dis­posi­tif orig­i­nal : équipé de trois caméras, une sur l’épaule, une au poing et une de côté – afin qu’il puisse se filmer –, le réal­isa­teur cherche à s’inviter dans l’univers des gens « ordi­naires ». Si ce pro­gramme a apporté un cer­tain renou­veau au genre du reportage touris­tique, son adap­ta­tion ciné­matographique n’apporte rien de per­ti­nent, l’auteur se con­tentant pure­ment et sim­ple­ment de réalis­er un épisode long de son émis­sion. Surtout, Max­imy fait preuve d’une réflex­ion beau­coup trop sim­pliste qui baigne dans une réelle super­fi­cial­ité.

La série J’irai dormir chez vous est une sorte de car­net de voy­ages durant lequel Antoine de Max­imy tente de s’inviter chez les citoyens des pays vis­ités. Son con­cept fonc­tionne sur la con­nivence entre le filmeur, le spec­ta­teur et les sujets doc­u­men­taires. L’auteur s’est d’ailleurs créé un véri­ta­ble per­son­nage can­dide et culot­té, tou­jours vêtu de la même chemise rouge pour être facile­ment iden­ti­fi­able par le téléspec­ta­teur. Pour ce portage sur grand écran, il a décidé de tra­vers­er les États-Unis d’est en ouest, avec comme point de chute Hol­ly­wood, terre sym­bol­ique du ciné­ma. On sent alors l’attachement de l’aventurier aux images véhiculées par la machine à rêve : la grosse voiture – qui devient ici un cor­bil­lard –, les Indi­ens, les anciens du Viêt-Nam, les stars et Hol­ly­wood Boule­vard. Mal­gré les bonnes inten­tions du réal­isa­teur et l’énergie qu’il déploie, on se trou­ve face à un sim­ple reportage télévisé dénué de réflex­ion, qui pour­rait même être taxé d’une cer­taine fainéan­tise, puisqu’il n’ajoute rien de plus au con­cept d’origine, out­re le fait que Max­imy souhaite s’inviter chez une star.

Par son ren­voi au rêve hol­ly­woo­d­i­en et son dis­posi­tif filmique qui relève du gad­get, cette œuvre ren­force l’idée naïve que tout le monde peut faire un film, ce qui ramène encore et tou­jours l’art ciné­matographique à un niveau inférieur et pure­ment ludique. Une bonne fois pour toute, on ne peut pas s’improviser cinéaste, comme on ne peut pas s’improviser pein­tre ou écrivain. Ce métrage com­prend pour­tant de bonnes idées, comme celle du filmeur homme-orchestre, à la fois réal­isa­teur, acteur, caméra­man et pre­neur de son. Nous sommes alors en présence d’une inces­sante mise en abyme de l’acte filmique, le dis­posi­tif des trois caméras per­me­t­tant de mon­tr­er les sen­ti­ments du cinéaste devant les sujets filmés ain­si que sa manière de procéder : l’auteur en plein repérages, à la recherche de ses thèmes et de ses per­son­nages. Max­imy s’occupe ain­si du cast­ing, car il est con­stam­ment en quête de la per­le rare qui fera bonne fig­ure dans son doc­u­men­taire. C’est aus­si le rap­port de l’autre à la caméra : les per­son­nes ren­con­trées sont fascinées, intriguées et par­fois mal à l’aise devant l’objectif. Mal­heureuse­ment, ce con­cept souligne surtout l’ego sur­di­men­sion­né de l’auteur, qui se met en scène plus qu’il ne filme l’autre. Sous son air de sym­pa­thique aven­turi­er, s’intéressant aux dif­férentes cul­tures, on sent qu’il est davan­tage intéressé par sa présence dans le ter­ri­toire filmé que par le lieu lui-même et ses habi­tants. Il est dans la posi­tion du touriste qui cherche essen­tielle­ment à voir et à se faire plaisir plutôt qu’à décou­vrir et com­pren­dre. On a égale­ment la con­stante impres­sion que le baroudeur – qui sem­ble fuir toute intel­lec­tu­al­i­sa­tion – n’est pas con­scient des for­mi­da­bles pos­si­bil­ités ciné­matographiques que son dis­posi­tif peut lui offrir.

Le film reste toute­fois diver­tis­sant grâce à Antoine de Max­imy dont le côté ren­tre dedans peut séduire – il tente même une intru­sion dans les pro­priétés de Steven Spiel­berg et de George Clooney. Ses inten­tions sont louables car son vrai pro­jet est de filmer les grands oubliés du rêve améri­cain : les Indi­ens, les noirs des quartiers défa­vorisés, les home­less, les Cajun et autres Amish. Ce choix est hon­or­able d’un point de vue soci­ologique, mais l’auteur zappe trop rapi­de­ment d’une région à l’autre des USA, sans appro­fondir l’histoire des per­son­nages. Surtout, les ren­con­tres baig­nent le plus sou­vent dans un humour potache déplacé, qui ne per­met en aucun cas de ren­dre compte d’une réal­ité. L’un des grands vices de la télévi­sion. Cet aspect est ren­for­cé par la bande-son de Béa­trice Ardis­son – la reine de la reprise kitsch – qui œuvre égale­ment pour Paris dernière, pro­gramme qui joue sur le principe de réal­ité et du hasard de la ren­con­tre, alors qu’il n’est qu’un out­il scé­nar­isé de pro­mo­tion télévi­suelle pour les vedettes inter­viewées. En gros, on a le goût du vrai alors que tout n’est que pure super­fi­cial­ité. Max­imy met égale­ment un peu trop en exer­gue des indi­vidus bor­der­line au détri­ment des gens plus « ordi­naires ». Ancien reporter de guerre, il sem­ble avoir du mal à se détach­er du côté sen­sa­tion­nel du reportage, en recher­chant trop le per­son­nage doc­u­men­taire atyp­ique et excep­tion­nel, ce qui est en grande con­tra­dic­tion avec l’idée de hasard qu’il défend. Il se fonde égale­ment avec insis­tance sur le principe de l’exemple : lorsqu’il filme un habi­tant d’un ter­ri­toire vis­ité, on a l’impression que cette per­son­ne représente l’ensemble des mem­bres de sa com­mu­nauté. Très sim­pliste. On pour­rait même le tax­er d’un cer­tain racisme – ou de bêtise – lorsqu’il nous mon­tre les noirs de la Nou­velle-Orléans qui sem­blent tous être alcooliques et vio­lents. Max­imy use d’ailleurs, lors de ces séquences, d’une bande-son illus­trant la peur et la ten­sion, ce qui nous présente des Afro-Améri­cains par­ti­c­ulière­ment dan­gereux. Cela est par­ti­c­ulière­ment ambigu et rend le baroudeur beau­coup moins sym­pa­thique.

En défini­tive, ce film s’oublie aus­si vite qu’un pro­gramme télé, en rai­son de son absence de pro­fondeur et sa bêtise fran­chouil­larde. Il est alors dif­fi­cile de com­pren­dre pourquoi les pro­duc­teurs et l’auteur ont voulu porter leur con­cept sur grand écran – out­re les con­sid­éra­tions pécu­ni­aires –, alors que la petite lucarne lui con­ve­nait beau­coup mieux. Ce portage ne fait que point­er les défauts d’une émis­sion qui pou­vait sem­bler agréable, ce qui démon­tre l’aspect cru­elle­ment révéla­teur du ciné­ma.