Quinze après L’Impossible Mon­sieur Bébé, Howard Hawks entraîne à nou­veau Cary Grant dans les aven­tures rocam­bo­lesques d’un sci­en­tifique. Cette fois, ce n’est pas du côté de l’époque antédilu­vi­enne qu’il est tourné, mais vers la recherche de l’éternelle jeunesse, clé d’un bon­heur con­ju­gal sans faille.

C’est sur l’image de la façade d’un pavil­lon cos­su que défi­lent les pre­miers noms du générique de Chérie, je me sens raje­u­nir (Mon­key Busi­ness), lorsque la porte s’ouvre, lais­sant appa­raître un homme dis­tin­gué, por­tant frac et cha­peau. Il avance tête bais­sée, mar­mot­tant quelque pro­pos inin­tel­li­gi­ble, absorbé par ses pen­sées, comme coupé du monde – peut-être à cause de l’épaisseur des ver­res de ses lunettes. C’est alors qu’une voix grave se fait enten­dre, off : « Pas encore, Cary. » Pour Howard Hawks, l’homme que nous voyons n’est pas encore Barn­a­by Ful­ton, sci­en­tifique dis­trait mar­ié à Edwina (Gin­ger Rogers), mais tou­jours le célèbre comé­di­en Cary Grant. Devant cette entrée en scène pré­maturée, le réal­isa­teur se sent obligé d’intervenir lui-même, ne serait-ce que vocale­ment. Som­mé de rebrouss­er chemin, l’acteur se res­saisit, retourne sage­ment der­rière le décor, et le générique reprend son cours. Jusqu’au prochain faux départ. « Nooon », inter­vient à nou­veau la voix. Le bal­bu­tiement d’une fic­tion qui démarre à con­tretemps tend à mon­tr­er qu’il existe un moment prop­ice, où tous les élé­ments sont réu­nis, où tout le monde est prêt, et où l’acteur peut enfin faire dis­paraître ses traits de vedette sous le per­son­nage qu’il incar­ne.

Il est assez éton­nant de voir un film hol­ly­woo­d­i­en se désign­er lui-même de la sorte, met­tre en abyme son pro­pre proces­sus de fab­ri­ca­tion. Mais peut-être cette minute de réflex­iv­ité est-elle des­tinée à nous rap­pel­er que les deux hommes sont de vieilles con­nais­sances qui ont déjà sou­vent fait équipe par le passé. Peut-être faut-il y voir le salut du met­teur en scène à l’acteur avec lequel il a inven­té le per­son­nage de paléon­to­logue rangé, pris dans une étour­dis­sante aven­ture bien mal­gré lui, dans L’Impossible Mon­sieur Bébé. Avec cet échange direct, pour le moins inhab­ituel, entre le cinéaste et la star, c’est comme si Hawks affichait la couleur du défi lancé : quelles nou­velles avons-nous à don­ner du per­son­nage comique de sci­en­tifique créé jadis ? Certes, le per­son­nage n’est plus le Dr David Hux­ley, il n’est plus paléon­to­logue, mais il a en revanche gardé son air ahuri et mal­adroit. En citant explicite­ment la fameuse scène où Cary Grant était hor­ri­fié de voir, au beau milieu d’un restau­rant chic, l’arrière de la robe de Katharine Hep­burn déchirée, Hawks assume pleine­ment la par­en­té entre les deux films, et fait de Chérie, je me sens raje­u­nir une sorte de reprise de L’Impossible Mon­sieur Bébé quinze ans après.

Le temps a passé. Et c’est juste­ment ce qui pose prob­lème à Barn­a­by Ful­ton, corps et âme dévoué à une recherche cap­i­tale : une potion mirac­uleuse, source de jou­vence. Fruit de savants cal­culs, et surtout d’une aide inat­ten­due, la for­mule est décou­verte. Raje­u­nir n’est enfin plus une utopie. Mais cette bois­son dont les effets sont encore incon­nus va être absorbée par les per­son­nages à leur insu. Si le scé­nario se con­stru­it sur cette base de sci­ence fic­tion, Hawks n’a pas le pro­jet de refaire un Dr Jekyll et Mr Hyde dans lequel les pro­tag­o­nistes subi­raient de spec­tac­u­laires trans­for­ma­tions. Les per­son­nages vont raje­u­nir, mais en restant iden­tiques. Ce qui intéresse le cinéaste, c’est de pouss­er le jeu d’acteur dans ses derniers retranche­ments. Com­ment Cary Grant, avec son corps, sa grande stature, son élé­gance, peut-il trou­ver les gestes, les atti­tudes, qui fer­ont de lui un ado­les­cent ou un enfant ? Con­serv­er le même corps, mais en décalant les gestes et agisse­ments, la façon de par­ler. Avec la pré­ci­sion qu’on lui con­naît, Grant se plie bril­lam­ment à l’exercice, et finit même dans un con­tre-emploi de genre, puisqu’une bande d’enfants l’entraîne dans une séquence d’affrontement de cow-boys et d’Indiens. Cette tonal­ité de sci­ence-fic­tion que prend le scé­nario sem­ble finale­ment relever d’une forme de défi lancé par le cinéaste à son acteur : être aus­si drôle que par le passé. De Cary Grant à la joyeuse rib­am­belle d’enfants qu’il ren­con­tre, du vieux Mon­sieur Oxley à la secré­taire jouée par la jeune Mar­i­lyn Mon­roe alors peu con­nue, de Gin­ger Rogers à un bébé qu’elle croit être son mari ayant absorbé une dose mas­sive de potion, c’est une galerie de per­son­nages totale­ment hétéro­clites, à tra­vers laque­lle toute la pyra­mide des âges est représen­tée, qui joue à s’échanger les rôles.

« Regarder le chaos en s’amusant », tel était le principe comique de Howard Hawks. Or, qui doit le plus s’amuser de la farce, sinon celui qui est à l’origine de tout : le singe de lab­o­ra­toire qui, fuguant de sa cage, a joué à l’apprenti sor­ci­er, mélangé tous les pro­duits chim­iques, et créé la fameuse potion. C’est, encore une fois chez Hawks, comme dans plusieurs de ses films, la bête qui mène la danse, comme si le cinéaste voulait nous dire une bonne fois pour toutes que l’homme n’est qu’un ani­mal comme les autres. Cette joyeuse pagaille sur fond de for­mule mag­ique et de per­for­mance d’acteur vient met­tre un peu d’aven­ture dans le quo­ti­di­en d’un vieux cou­ple qui s’en­nuie et pose une fois encore la ques­tion qui pas­sionne le ciné­ma clas­sique hol­ly­woo­d­i­en : est-ce que le cou­ple peut se boni­fi­er avec le temps ? Et Hawks, qui coulait alors des jours heureux avec une toute nou­velle et toute jeune com­pagne, y répond avec un franc opti­misme.