L’émergence d’une vague ciné­matographique argen­tine avait coïn­cidé avec la sit­u­a­tion de chaos économique dont le pic fut atteint en 2001. L’Assaillant pour­suit cette veine con­sis­tant à son­der la réal­ité d’un pays tou­jours en proie à l’instabilité, où pour beau­coup la vie se joue au jour le jour. Pablo Fendrik, dont c’est le pre­mier long-métrage, suit pas à pas, en jouant sur un effet de temps réel, un homme qui s’acquitte d’un plan con­sis­tant à dévalis­er la caisse d’établissements sco­laires. Un exer­ci­ce de style certes, mais réus­si dans le sens où il parvient à sus­citer une ten­sion crois­sante et à faire émerg­er une réal­ité sociale au terme du par­cours qu’il pro­pose.

On le décou­vre de dos, devant une école privée. Puis de face : un bel hidal­go quin­quagé­naire et respectable. Cos­tume impec­ca­ble et crinière coif­fée à l’arrière. On ne quit­tera cette présence qu’au dernier plan de L’Assaillant, au terme d’un corps à corps entre elle et la caméra. Ce pour­rait être un père, ou un grand-père, venu chercher un enfant. Après qu’il se soit intro­duit dans l’établissement, le spec­ta­teur sort de ce brouil­lage inau­gur­al et l’on com­prend que ses inten­tions sont loin d’être celles d’un papa, ou papy, gâteau. Le plan sem­ble par­faite­ment huilé, exé­cuté froide­ment face à une secré­taire ter­ror­isée par l’arme dont elle est men­acée. Et le voilà qui ressort avec quelques liasses de bil­lets dans sa sacoche. L’homme est tou­jours en mou­ve­ment. La caméra lui file le train, cap­tant faits et gestes, pas­sant avec lui d’un bus à un taxi, puis à nou­veau à pied. Direc­tion un guichet ban­caire pour faire un petit dépôt.

Au terme de ce pre­mier acte, on se dit qu’il reste tout de même beau­coup de temps et que le dis­posi­tif va finir par lass­er. Ce sen­ti­ment émerge par­ti­c­ulière­ment lorsque le per­son­nage s’arrête dans un café. Mais quelque chose émerge, de l’ordre d’un sus­pense et de la curiosité induite par le dis­posi­tif plaçant le spec­ta­teur dans une posi­tion de témoin, pour ne pas dire de voyeur. La ten­sion con­siste en une ques­tion. La mécanique va-t-elle se déré­gler? Pablo Fendrik instille de pos­si­bles grains de sable dont on ne peut mesur­er la portée: une brûlure à la main après un acci­dent de ser­vice au café, une deux­ième per­son­ne entrant dans le bureau au moment de sor­tir le revolver, le fait d’être recon­nu et suivi par la serveuse qui l’a ébouil­lan­té… Le principe de con­ti­nu­ité induit par la mise en scène et le mon­tage fait qu’alternent moments de ten­sions et temps morts, ce qui pro­duit un sus­pense presque inat­ten­du.

Sans attein­dre la maîtrise du mag­nifique El Cus­to­dio de Rodri­go Moreno, film égale­ment argentin sor­ti en avril 2007, lui aus­si un corps à corps entre un être et une caméra, L’Assaillant com­pose en fil­igrane le por­trait d’un homme dont la ten­sion intérieure se fis­sure peu à peu et prend une forme extérieure. Ses déplace­ments inces­sants devi­en­nent pro­gres­sive­ment une sorte de fuite, le sang-froid et la dureté mécaniques lais­sent place à une human­ité, notam­ment cette com­pas­sion qu’il éprou­ve pour la jeune fille en état de syn­cope après l’avoir ter­ror­isée. La presta­tion d’Arturo Goetz est tout à fait remar­quable, notam­ment par cette capac­ité qu’il pos­sède à inscrire de sub­tiles nuances à son jeu, entre rage et inquié­tude, fébril­ité et déter­mi­na­tion. Braquée sur cet « homme symp­tôme », la caméra entend faire de lui la métaphore d’un pays et d’une société poussés dans leurs retranche­ments. Et le coup de théâtre final, aus­si peu spec­tac­u­laire soit-il, s’avère une évo­ca­tion réussie du désar­roi, de la soli­tude et de la pré­car­ité. Et l’on se prend, comme par sur­prise, à être étrange­ment ému.