Prenez l’histoire d’un man­ga à suc­cès, résumez-la en 1h30 de nar­ra­tion en respec­tant autant que pos­si­ble le sché­ma dra­maturgique (trois actes…), ajoutez une mise en image de qual­ité avec de splen­dides décors et cos­tumes, et cerise sur le gâteau : choi­sis­sez l’actrice ten­dance, vous obtenez le film Saku­ran. Film ? Oui, mais est-ce pour autant du ciné­ma ?

Il est curieux de remar­quer que les argu­ments mar­ket­ing pour faire val­oir Saku­ran tis­sent peu de liens autour de l’œuvre, et ressem­blent davan­tage à des por­traits pro­mo­tion­nels de per­son­nal­ités nip­pones à la mode. D’un côté, on nous vante les mérites de sa réal­isatrice Mika Nina­gawa, artiste con­tem­po­raine, célèbre pour ses pho­togra­phies maintes fois primées, qui avec Saku­ran s’invite au ciné­ma après ses mul­ti­ples travaux dans la pub­lic­ité. Ensuite, c’est la bande son qui est mise en avant : et c’est le glo­rieux Shi­ina Ringo, qui enchérit une musique pop en décalage avec l’époque diégé­tique de Saku­ran. Et enfin, en haut de l’affiche ray­onne Anna Tsuchiya, man­nequin, chanteuse, et …actrice depuis son rôle dans le remar­qué The Taste of Tea. Le célèbre et le pop­u­laire, voilà le réel dénom­i­na­teur com­mun à ceux qui ensem­ble (?) ont enfan­té Saku­ran. C’est un peu comme nous ven­dre Saku­ran avant de l’avoir vu, en nous attes­tant que les artistes géni­aux engen­drent un film génial. Mais l’épaisseur de leurs revues de presse étouffe l’existence du film.

Ce mélo « punchy », c’est l’histoire de la car­ac­térielle mais néan­moins sen­si­ble Kiy­oha, con­damnée à devenir une grande cour­tisane : une oiran. His­torique­ment, ces pros­ti­tuées de haut rang vivaient dans le quarti­er de Yoshi­wara d’E­do, l’actuel Tokyo. Elles étaient privées de leur lib­erté, et con­damnées à écouler leurs jours dans leurs « maisons clos­es-pris­ons ». Le film rend effec­tive­ment compte de la thé­ma­tique de l’enfermement : une des­tinée de femme, qui per­son­ni­fie plus large­ment toute la con­di­tion humaine, cette dernière étant métapho­risée par l’image du pois­son rouge pris­on­nier de son bocal. Un résumé grossier, à l’instar du traite­ment élé­men­taire dans le film de ce pro­pos uni­versel.

On regrette que la dimen­sion his­torique ne soit que pré­texte à la créa­tion de décors et de cos­tumes flam­boy­ants appor­tant une touche fan­tai­siste qui devrait sat­is­faire les ama­teurs d’un Japon fan­tas­mé dans lequel geisha rime davan­tage avec sen­su­al­ité et éro­tisme plutôt qu’esclavagisme. La servi­tude et la soumis­sion sont lavées par la beauté des décors et les minaud­eries de la pro­tag­o­niste. Avec à sa tête une réal­isatrice japon­aise (à la dif­férence du désas­treux Mémoires d’une geisha, réal­isé par Rob Mar­shall), on s’attendait à une lec­ture plus authen­tique voire fémin­iste de ces pages de l’Histoire.

Il fau­dra donc se con­tenter d’une représen­ta­tion pit­toresque et idéal­isée, qui fait de Kiy­oha une Amélie Poulain nip­pone, aus­si touchante qu’irréelle. Une fic­tion sucrée, servie par une image com­posée avec style et brio ; mais tachée par une mise en scène sans audace de forme. Le médi­um ciné­ma n’est que la mise en valeur de l’art pho­tographique de Mika Nina­gawa. Le ciné­ma, ce n’est pas de la pub­lic­ité. Avec un tel sujet et un tal­ent sans con­teste, on espérait con­naître la démon­stra­tion du « courage de filmer ».