À traduire le titre en français, on est ten­té de croire que Kat­suhi­to Ishii a voulu ren­dre un hom­mage explicite à l’un des maîtres du ciné­ma japon­ais, Yasu­jirô Ozu. Or, l’au­teur de The Taste of Tea nous offre une œuvre d’une richesse telle­ment hybride qu’il sem­blerait bien inop­por­tun de le rap­procher expressé­ment d’un autre cinéaste. Ce pre­mier film, véri­ta­ble ovni dans le paysage ciné­matographique actuel, renou­velle, tout en évi­tant de com­pil­er, bon nom­bre de gen­res – le bur­lesque, le man­ga, la chronique famil­iale – avec une rare dex­térité.

La durée du film – 2h23 – et sa con­struc­tion pour le moins atyp­ique – une suc­ces­sion de sketch­es loufo­ques – auraient de quoi rebuter plus d’un spec­ta­teur lamb­da en quête d’une nar­ra­tion clas­sique. Déroutant, le film n’en con­serve pas moins une cohérence qui trou­ve son point d’orgue dans le per­son­nage de la petite Sachiko, dont la seule obses­sion est de se débar­rass­er de son dou­ble géant qui ne fait que l’ob­serv­er à l’in­su de tous avec une moue boudeuse.

Tout autour d’elle, gravite une galerie de per­son­nages tous aus­si sur­prenants les uns que les autres : la mère gagne sa vie en dessi­nant des man­gas d’une très grande vio­lence, le père pra­tique l’hyp­nose sur des patientes sat­is­faites de voir que les anges peu­vent faire office de sèche-cheveux, le frère ne vit plus que pour faire une par­tie de go avec sa nou­velle cama­rade de classe, le grand-père monte un groupe de musique avec un cousin maniéré qui se fait occa­sion­nelle­ment tabass­er par une de ses employées. Chaque scène du quo­ti­di­en est donc pré­texte à un bas­cule­ment, à une incur­sion inat­ten­due de l’ab­surde. Pro­gres­sive­ment, les liens se tis­sent pour ne for­mer qu’un tout uni­forme d’une rare cohérence.

Dans The Taste of Tea, l’en­fant et l’ado­les­cent tien­nent une place pri­mor­diale car eux seuls peu­vent encore se laiss­er dépass­er par un imag­i­naire foi­son­nant, autorisant ces nom­breuses dérives fan­tasques qui ponctuent régulière­ment le film. Que ce soit lorsque la petite fille tente de com­pren­dre ce qui fait cla­quer à répéti­tion la fenêtre ou lorsque le jeune garçon tente de fuir ce fan­tôme ensanglan­té coif­fé d’une crotte humaine, le loufoque et les angoiss­es finis­sent tou­jours par se rejoin­dre en un même point. Se pro­file alors une pas­sion­nante réflex­ion sur les tré­fonds de l’âme humaine tou­jours prompte à réin­ven­ter le morne quo­ti­di­en dans lequel elle évolue (il faut voir avec quelle obsti­na­tion le grand frère court et pédale sans jamais en dis­cern­er les raisons), une réflex­ion qui n’est pas exempte d’une évi­dente mélan­col­ie que bon nom­bre de temps morts met­tent en exer­gue.

Car sous ses dehors fan­tasques et son avalanche de gags, ce pre­mier long-métrage de Kat­suhi­to Ishii sait pren­dre son temps pour dis­tiller une con­cep­tion orig­i­nale du bon­heur. La longueur des plans, l’ab­sence notable de mou­ve­ments de caméra et la grande flu­id­ité du mon­tage sont autant de ten­ta­tives réussies d’u­nité. Les obses­sions de chaque per­son­nage se trans­for­ment en force de vie car les gags qui en résul­tent sont autant d’é­tapes par lesquelles ce petit chef-d’œu­vre accède à sa pro­pre final­ité. Un grand cinéaste est né.