Plutôt qu’une suite au film d’Ang Lee, L’Incroyable Hulk est ce qu’on pour­rait appel­er un «reboot». C’est-à-dire qu’on relance les dés d’une saga en changeant les comé­di­ens, l’esthétique, les réal­isa­teurs etc, l’air de rien. Alors évidem­ment, en tro­quant Ang Lee con­tre Louis Leter­ri­er, il y avait de quoi éveiller les craintes. Mais heureuse­ment le film choisit comme filet de sec­ours la solid­ité de l’univers Mar­vel. Ni plus (tant pis), ni moins (tant mieux).

Sur­prise: L’Incroyable Hulk est un diver­tisse­ment qui se laisse regarder sans désagré­ment alors qu’il est réal­isé par le tâcheron respon­s­able d’abominations telles que Dan­ny the Dog ou Le Trans­porteur 2: Louis Leter­ri­er. Incroy­able, non? Après Iron Man, c’est le sec­ond film Mar­vel réus­si cette année mal­gré un réal­isa­teur de très mod­este enver­gure der­rière la caméra. Qu’est-ce à dire? Que le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en peut se pass­er de met­teurs en scène bril­lants pour être bon? Qu’il aura enfin fini par soumet­tre cette inso­lente rébel­lion que représen­tent les auteurs? Cal­mons-nous. Un point com­mun cap­i­tal relie L’Incroyable Hulk et Iron Man: il s’agit des pre­mières pro­duc­tions entière­ment super­visées par Mar­vel. Car depuis une dizaine d’années qu’elle voit ses per­son­nages se faire adapter sur grand écran, la «Mai­son des idées» a par­ticipé en douceur, observé atten­tive­ment et pris le temps néces­saire pour pou­voir domes­ti­quer à son tour ce médi­um onéreux qu’est le ciné­ma. Aujourd’hui, plus sûre d’elle, forte de son expéri­ence, de ses suc­cès et de ses échecs, elle décide de repren­dre le con­trôle et de gér­er doré­na­vant toute seule les adap­ta­tions des licences qu’elle s’est gardé sous le coude en atten­dant son heure. Le résul­tat est probant: L’Incroyable Hulk et Iron Man sont fidèles en tout point à l’esprit des com­ic books orig­in­aux.

En y regar­dant de plus près, on voit bien les points com­muns qui relient ces deux films. Une dis­tri­b­u­tion d’acteurs de qual­ité, plutôt que des stars, un réal­isa­teur à faible per­son­nal­ité et surtout un scé­nario qui prend le temps d’approfondir les car­ac­téris­tiques du héros, plutôt que de cumuler les scènes d’actions (bel et bien présentes, qu’on se ras­sure!). Tout cela ne tient pas tant de la for­mule que du savoir-faire d’une mai­son d’édition qui a su très rapi­de­ment gér­er la mytholo­gie de ses per­son­nages. Son but avoué aujourd’hui, c’est de ne plus les faire évoluer seule­ment sur papi­er mais aus­si sur les écrans, leur offrant ain­si un nou­veau ter­rain pour con­stru­ire leur légende. Ce ne sont plus les super-héros qui vien­nent au ciné­ma mais le ciné­ma qui vient à eux. Du coup, tout ici est mis au ser­vice de la mytholo­gie Mar­vel, plutôt qu’aux diva­ga­tions des cinéastes. Si on se remé­more par exem­ple le précé­dent Hulk, réal­isé par Ang Lee, met­teur en scène bien plus ambitieux que Leter­ri­er, on se sou­vient que le réal­isa­teur du Secret de Broke­back Moun­tain ten­tait de tir­er le film vers soi, de l’imprégner de ses pro­pres thèmes, d’en faire sa chose. Mais on ne lutte pas impuné­ment con­tre un mythe, on s’y heurte, surtout celui de Hulk, car «Hulk smash»! D’où l’échec artis­tique du film, son irrémé­di­a­ble ratage – qui le ren­dra tou­jours plus intéres­sant qu’un film nul, certes, mais tout de même, c’est ter­ri­ble.

Alors, aux élu­cubra­tions visuelles du film de Lee, la ver­sion «de» Leter­ri­er préfère ten­dre une main directe aux spec­ta­teurs geeks, leur assé­nant ça et là quan­tité de clins d’œil réjouis­sants mais surtout en plan­tant les graines de l’univers Mar­vel, à grands coups de références à la BD, ouvrant ain­si la voie sur les pos­si­bles films à venir (en créant par exem­ple un pont direct avec Iron Man). Et à cet égard, le film fonc­tionne mag­nifique­ment. Mais à cet égard seule­ment. Car à trop vouloir sat­is­faire les geeks, on en oublie un peu les cinéphiles. Ni le fil­mage approx­i­matif de Leter­ri­er, ni le tal­ent un brin trop pon­tif­i­ant d’Ed­ward Nor­ton ne parvi­en­nent à hiss­er le film bien haut sur le plan ciné­matographique. Il manque le petit plus qui don­nait à Iron Man toute sa valeur: le plaisir coupable, enfan­tin et dia­ble­ment com­mu­ni­catif du réal­isa­teur et de l’acteur à se voir con­fi­er la con­duite d’un tel pro­jet. Reste aux novices à se rac­crocher à la qual­ité (épous­tou­flante) des effets spé­ci­aux et à espér­er qu’ils seront sen­si­bles au vœu pieux de Mar­vel, à savoir réveiller le geek qui som­meille en eux. Pourvu qu’il ne soit pas vert…