Un an après leur ressor­tie en salles, Les Plaisirs de la chair et Nuit et brouil­lard au Japon sont édités en DVD. Un retour sur ces films n’est pas inutile puisque le vision­nage ana­ly­tique que per­met le DVD et les extraits illus­trés des écrits du réal­isa­teur en bonus de Nuit et brouil­lard au Japon font appa­raître claire­ment quel théoricien de la forme est en défini­tive Nag­isa Ôshi­ma. Le plaisir de la décou­verte presque simul­tanée de ces deux films réside en effet dans le foi­son­nement et le rad­i­cal­isme des formes filmiques qu’utilise Ôshi­ma pour servir ses pro­pos et ses his­toires. Les deux his­toires de ces films sont très dif­férentes, leur style pareille­ment dis­sem­blable. Si la for­mule frise la tau­tolo­gie, elle rap­pelle que les ques­tions de forme et de fond sont imbriquées là où tant d’histoires et tant de mis­es en scène sont par­fois pris­es dans des tics de lan­gage.

Les Plaisirs de la chair (1965) embraye sur un scé­nario qua­si hitch­cock­ien, celui d’un homme, Wak­iza­ka qui accepte le marché que lui pro­pose un haut fonc­tion­naire. Wak­iza­ka, qui a jadis tué le vio­leur de la jeune Shoko dont il était amoureux, devra garder au chaud une valise d’argent en échange du silence fait sur son meurtre. L’intrigue est vite bal­ayée – Ôshi­ma est un cinéaste qui va vite – puisque le jeune homme décide qu’il dépensera l’argent en un an puis de se sui­cider. Le film tranche d’abord par son aspect débrail­lé dans un Japon six­ties tri­om­phant, à l’économie dis­ci­plinée. Le pécule sera en effet dis­per­sé en femmes, en alcool et en cham­bres de luxe. Dans cette expéri­ence lim­ite, Wak­iza­ka essaye de retrou­ver à tra­vers les qua­tre femmes qui ponctuent le film la seule qu’il a jamais aimée et pour laque­lle il a tué. Dans le beau film-analyse livré en bonus, Jean Douchet explique com­ment Wak­iza­ka est pris dans des his­toires inex­tri­ca­bles où tout se dédou­ble puis se fond dans une unité : lui devient la fig­ure immonde qu’il répug­nait chez le vio­leur et chaque femme devient le sup­port de pro­jec­tion du vis­age de la pre­mière aimée. Folie et réal­ité finis­sent par habiter les scènes dont on ne sait plus à quel niveau de réal­ité elles appar­ti­en­nent (voir à ce titre le mag­nifique deux­ième plan du film, très per­tinem­ment analysé par Jean Douchet). Ce qui frappe, c’est la manière dont Ôshi­ma fait un film de fan­tômes avec le sou­venir d’une his­toire d’un amour déçu. Wak­iza­ka est habité comme le seront les per­son­nages, quar­ante ans plus tard, de Kiyoshi Kuro­sawa.
Ôshi­ma a effec­tive­ment par­fois l’air d’inventer les codes du film d’épouvante japon­ais mod­erne où l’acte de regarder est finale­ment plus néfaste que l’apparition fan­toma­tique elle-même. Regarder, exta­tique, est d’ailleurs l’activité essen­tielle de Wak­iza­ka tout au long du film.

Cinq ans avant Les Plaisirs de la chair, Ôshi­ma réalise un film très dif­férent mais tout aus­si obses­sion­nel. Nuit et brouil­lard au Japon a pour toile de fond les dis­sen­sions au sein d’un mou­ve­ment d’intellectuels d’extrême gauche. Si le fil de l’histoire est dif­fi­cile à saisir de prime abord, le film impres­sionne néan­moins par son inven­tiv­ité formelle. Nuit et Brouil­lard au Japon pos­sède la sin­gu­lar­ité d’être à la fois très théâ­tral (unité de temps et de lieu pour par­ler du présent, jeu scénique des lumières…) et très ciné­matographique (flash-backs et décon­struc­tion du temps). Ôshi­ma utilise intel­ligem­ment deux dis­posi­tifs très dif­férents pour filmer, d’une part, le présent de l’histoire et les retours en arrière d’autre part. La scène d’où part le film est un mariage où vont se con­fron­ter les pro­tag­o­nistes. La parole ne cesse de cir­culer et Ôshi­ma, pour sig­ni­fi­er cette cir­cu­la­tion qui vire au ressasse­ment, n’utilise qua­si­ment aucun chant-con­trechamp et priv­ilégie des panoramiques rapi­des entre les per­son­nages. Mag­nifique idée qui con­fère à ce mariage une actu­al­ité, une urgence pro­pre au présent alors que le passé sem­ble traité selon un découpage plus clas­sique et retran­scrire une ver­sion objec­tive et posée des faits antérieurs.

Ce qu’ont en com­mun Les Plaisirs de la chair et Nuit et brouil­lard au Japon, c’est finale­ment la forme de la boucle, c’est-à-dire une manière pour ces deux films de revenir régulière­ment sur le lieu d’une scène orig­inelle. Wak­iza­ka han­té par le sou­venir de Shoko se mari­ant avec un autre ren­voie dans Nuit et brouil­lard au Japon, à cette ronde humaine qui chante un espoir bien­tôt per­du. Cette ronde est aus­si finale­ment la forme même des deux films d’Ôshima.