Yous­sou N’Dour dans une sorte de road-movie sur les traces des racines africaines du jazz et de la mémoire de l’esclavage, voilà le pro­gramme pro­posé par Retour à Gorée. Véri­ta­ble voy­age musi­cal sur trois con­ti­nents (Amérique, Europe, Afrique), le film pos­sède une vraie grâce émanant du mélange de la musique du chanteur séné­galais et de celle de grands musi­ciens de jazz. Mais les thèmes abor­dés ne décol­lent pas du cliché, et la réal­i­sa­tion reste d’une grande plat­i­tude.

Yous­sou N’Dour, suc­cès inter­plané­taire avec le tube “Sev­en Sec­onds” (1994) en duo avec Neneh Cher­ry, est l’un des musi­ciens africains qui a su se forg­er une renom­mée dépas­sant les fron­tières de son con­ti­nent d’origine. Sa recette ? Des rythmes, des paroles et une voix typ­ique­ment africaine, mais mât­inés d’une var­iété plus occi­den­tale, plus lisse. Il y a quelques années, le chanteur séné­galais décide de se lancer dans un ambitieux pro­jet, accom­pa­g­nés de l’excellent pianiste aveu­gle genévois, Moucef Genoud : une tournée améri­caine, européenne, puis africaine (avec pour point d’orgue Gorée, au Séné­gal) avec des musi­ciens de jazz. Un point de départ qui rap­pelle à notre esprit à quel point cette musique noire, inven­tée par les descen­dants d’esclaves en quête de leurs racines, puise ses sources au cœur de l’Afrique. Le mélange de ses tonal­ités et des sonorités typ­ique­ment africaines est donc non seule­ment évi­dent, par l’histoire même de cette musique, mais aus­si mag­nifique. Ce n’est pas la pre­mière fois qu’un tel mariage donne lieu à de trou­blantes et touchantes pièces musi­cales : Ali Far­ka Touré avec Ry Cood­er (pour l’album Talk­ing Tim­buk­tu) en sont prob­a­ble­ment l’exemple le plus réus­si. Mais aus­si le pianiste Hank Jones avec l’organiste malien Cheikh Tid­i­ane Seck, ou encore le con­tre­bassiste Ira Cole­man avec le joueur de kora séné­galais Kaound­ing Cis­soko.

Oui mais voilà : si la musique qui con­stitue le sup­port de Retour à Gorée est sub­lime, le développe­ment des thèmes qui le sous-ten­dent est raté. Beau­coup trop long, le film pâtit d’un manque de rythme qui l’alourdit con­sid­érable­ment. L’architecture du film repose sur les pas­sages musi­caux, dont il émane de vrais moments de grâce : la ren­con­tre à Atlanta avec le groupe de gospel Har­mo­ny Har­moneers ou encore les mag­nifiques impro­vi­sa­tions de la chanteuse noire améri­caine Pyeng Thread­g­ill, s’appropriant un refrain en wolof ou vari­ant les rythmes autour d’onomatopées. Ces mélanges nées de ren­con­tres de musi­ciens de jazz de haut niveau éclairent par ailleurs la voix de Yous­sou N’Dour d’un jour nou­veau : son ton un peu rocailleux, son tim­bre chaud et son organe puis­sant s’accommodent mer­veilleuse­ment avec les rythmes du jazz.

Ceci étant dit, un sim­ple disque aurait prob­a­ble­ment ample­ment suf­fit à trans­met­tre le plaisir et la beauté de ces expéri­men­ta­tions musi­cales. Dès lors, les inter­views qui émail­lent le doc­u­men­taire ressem­blent à un pas­sage obligé : non seule­ment ils rompent sa flu­id­ité, par un cadre figé et un mon­tage pas vrai­ment cohérent, mais leur con­tenu reste d’une grande banal­ité. La démarche de Yous­sou N’Dour et de Mon­cef Genoud est suff­isam­ment par­lante en soi pour qu’il ne soit pas néces­saire de rajouter ces pas­sages bien sou­vent imprégnés de clichés. La quête qua­si spir­ituelle des Noirs Améri­cains à tra­vers la puis­sance des rythmes trans­mis par Yous­sou N’Dour et ses acolytes, le retour sur l’histoire de l’esclavage, dont ils descen­dent, via Gorée, lieu sym­bol­ique d’où des mil­liers d’Africains ont entamé la funeste tra­ver­sée de l’Atlantique, sou­vent sans atten­dre l’autre rive, auraient mérité davan­tage de pudeur, de silences, d’ellipses. Au lieu de la finesse atten­due pour con­ter cette his­toire, Retour à Gorée souf­fre même par­fois d’une sorte d’exotisme ; pourquoi, par exem­ple, avoir traduit en français toutes les paroles des chan­sons en anglais, et pas celles en wolof ? De même, le pas­sage final dans l’île de Gorée, aus­si émou­vant que soit le con­ser­va­teur de la mai­son des esclaves, Joseph Ndi­aye, reste lui aus­si d’une banal­ité qui n’apporte rien au film.

Il aurait fal­lu un peu plus de finesse, de con­ci­sion et de con­fi­ance en son sujet pour que Retour à Gorée ne laisse pas cette impres­sion de déjà-vu. À revoir, plutôt, le mag­nifique Ali Far­ka Touré, le miel n’est jamais bon dans une seule bouche (Marc Huraux, 2002), resté très peu sur les écrans. Dom­mage qu’il n’existe pas en DVD.