Con­stru­it comme le por­trait de la terre qui a nour­ri le musi­cien, le tableau d’un lieu ances­tral où cohab­itent dif­férents peu­ples de la boucle du Niger, le doc­u­men­taire de Marc Huraux est un bijou ; parce qu’il mon­tre un vrai regard d’au­teur, par le biais d’im­ages très tra­vail­lées, et parce qu’il réus­sit à capter l’essence d’un homme et d’un lieu, dans leur vérité.

Marc Huraux est un habitué du film doc­u­men­taire musi­cal. Réal­isa­teur en 1987 de Bird Now, sur l’ex­péri­ence des artistes noirs des années quar­ante autour de Char­lie Park­er, puis en 1989 de Check the Changes, voy­age sur les scènes de jazz dans Man­hat­tan, Brook­lyn, le Bronx pen­dant les années Rea­gan, ses films pos­sè­dent une vraie mar­que de fab­rique : la capac­ité d’in­scrire un musi­cien dans les lieux emblé­ma­tiques de sa vie per­son­nelle et artis­tique.

Et c’est bien de ça qu’il s’ag­it avec son film autour de la fig­ure d’Ali Far­ka Touré, un film sur le « décen­trement », explique-t-il en citant le musi­cien malien : « Vous me dites que le cen­tre du monde est à Paris ou à New York… Je ne suis pas d’ac­cord ! Il passe exacte­ment au cen­tre de ma région, le pays des génies, le berceau de la musique que vous, vous appelez “blues”, mais qui existe depuis des mil­liers d’an­nées chez nous… C’est moi qui suis au cen­tre, et vous, vous êtes à la périphérie… » « Vous », c’est-à-dire nous, depuis notre Occi­dent, qui avons col­lé à Touré l’é­ti­quette de « celui qui n’est pas venu vivre en Occi­dent », comme si le suc­cès devait néces­saire­ment amen­er l’ex­ode. Mais Ali Far­ka Touré est un enfant de Nia­funké, au sud-ouest de Tombouc­tou, sur les rives de l’im­mense fleuve Niger. Nia­funké, quelque 10 000 habi­tants, était le gre­nier à mil du Mali, du temps de l’empire de Gao et de la splen­deur de Tombouc­tou.

Issu d’une famille noble de cul­ture Song­hay, Ali Far­ka Touré n’é­tait pas des­tiné à devenir musi­cien, n’é­tant pas issu d’une famille de gri­ots. Auto­di­dacte, grand con­nais­seur de toutes les tra­di­tions de sa région, et notam­ment des génies de l’eau, qui ryth­ment le quo­ti­di­en des habi­tants, Ali Far­ka Touré est tou­jours resté cul­ti­va­teur, tout comme son com­pa­tri­ote Salif Kei­ta, qui a annon­cé récem­ment se retir­er de la scène musi­cale pour se con­sacr­er à ses cul­tures.

En 2004, Mar­tin Scors­ese le filme dans From Mali to Mis­sis­sipi ; c’est dans les années 1970 qu’Ali Far­ka Touré décou­vre le blues améri­cain, et sa fil­i­a­tion avec toutes les tra­di­tions musi­cales du Nord-Ouest du Mali. Son réper­toire com­prend onze langues dif­férentes, surtout en song­hay et en peul, mais aus­si en bam­bara, en dogon, en bozo, en tamashek. Un homme pro­fondé­ment enrac­iné dans sa terre, qui con­tribue à l’au­to­suff­i­sance ali­men­taire de son vil­lage, Nia­funké, où il enreg­is­tra l’al­bum éponyme en 1999.

La grande réus­site du film de Marc Huraux réside dans sa capac­ité à capter l’essence de l’homme au sein même de son lieu de vie ; le pro­pos du réal­isa­teur n’est pas de bross­er un por­trait dis­tancé du musi­cien, mais bien de capter la pro­fondeur d’une vie, plus que de jux­ta­pos­er des événe­ments biographiques. Le doc­u­men­taire com­prend peu de com­men­taires, lais­sant plutôt la parole à Ali, intariss­able sur les djim­bal­las, les génies du fleuve Niger, et la place à la musique qui, en par­tie inté­grante de la vie, est une véri­ta­ble philoso­phie. « Pour lui, explique Marc Huraux, la musique véhicule des sen­ti­ments nobles. C’est une cul­ture très anci­enne, reliée à tous les aspects de la vie. C’est le con­traire de l’enter­tain­ment. »

Pour ren­dre cette vérité – car le but d’un doc­u­men­taire est bien de nous faire touch­er une authen­tic­ité, une réal­ité sen­si­ble – Marc Huraux tra­vaille le son avec toutes ses aspérités : en gar­dant des pas­sages live de con­certs don­nés dans les villes et vil­lages, en enreg­is­trant des morceaux dans le stu­dio de Nia­funké, doté d’un écho naturel un peu sourd et ouvert aux vents. Il ne s’agis­sait pas de « faire joli » mais de faire authen­tique, encore une fois.

Avec ce par­ti pris sur le son, affleure sur l’écran toute la sen­si­bil­ité d’Ali Touré, surnom « Far­ka », le résis­tant (il est le dix­ième fils d’une lignée dont les neuf précé­dents n’ont pas survécu). Une sen­si­bil­ité, mais aus­si une émo­tion, qui con­fère au doc­u­men­taire la qual­ité d’un vrai film de ciné­ma, et pas seule­ment d’un reportage dis­til­lant des infor­ma­tions plus ou moins brutes. Il n’est que de s’at­tarder sur l’une des plus belles scènes du film : Marc Huraux sort de sa valise un très vieux 33 tours d’O­tis Red­ding, et passe Try a Lit­tle Ten­der­ness dans un café où sont réu­nis hommes et femmes, jeunes et vieux, autour d’Ali. D’abord très lents, très blues, très doux, la voix et le rythme s’ac­célèrent ensuite, tan­dis que Marc Huraux capte les vis­ages, le regard, les sourires qui devi­en­nent rires et les pieds qui se met­tent à mar­quer le rythme. Ali Far­ka Touré ray­onne, son émo­tion transperce l’écran. Un musi­cien qui pos­sède une con­nex­ion presque mys­tique avec son art, ne pou­vait que le trans­met­tre avec autant d’amour au monde entier.

Autre très grande qual­ité du film, la beauté de ses images, dans une mise en scène tout entière tournée vers le majestueux fleuve Niger : gros plan sur l’eau, cap­ta­tion du mou­ve­ment, des vagues comme du calme, clapo­tis, plans resser­rés de très près sur la matière, jusqu’à for­mer un tableau abstrait, jeux des sil­hou­ettes qui se dessi­nent, en ombre au soleil couchant, sur leurs pirogues, focal­i­sa­tion sur les musi­ciens chan­tant dans la pirogue, musique et eau se con­fon­dant.

Aujour­d’hui, Le miel n’est jamais bon dans une seule bouche résonne plus que jamais comme un hom­mage au musi­cien dis­paru. Une vraie beauté, des paysages, des hommes, de ce que le ciné­ma peut restituer.