Nick Broom­field est un doc­u­men­tariste bri­tan­nique dont les films précé­dents por­tent notam­ment sur une tueuse en série, le cou­ple Kurt Cobain-Court­ney Love ou le meurtre louche de deux rappeurs améri­cains. Bat­tle for Haditha a le mérite d’être la pre­mière fic­tion, tournée comme un faux doc­u­men­taire, dont le théâtre est l’Irak, sorte de con­tre-champ à Dans la val­lée d’Elah qui traitait de l’impossible retour à la vie civile des boys. Le brûlot est sai­sis­sant, mais se sig­nale avant tout, c’est bien dom­mage, par un échec cuisant sur le plan ciné­matographique.

Bat­tle for Haditha se penche donc sur le funeste événe­ment qui donne son titre au film. Le 19 novem­bre 2006, jour ordi­naire en Irak, des troupes améri­caines sont vic­times d’un atten­tat à la bombe dans cette local­ité. L’un d’eux meurt, deux sont grave­ment blessés. S’ensuit un déchaîne­ment de vio­lence qui fera 24 vic­times iraki­ennes, toutes civiles et inno­centes. Une men­songère ver­sion offi­cielle du drame est pub­liée le lende­main. Il fau­dra atten­dre que Time Mag­a­zine reçoive des images et révèle les faits pour qu’une enquête offi­cielle soit ouverte. À ce pro­pos, deux organ­ismes indépen­dants ont avancé cette semaine l’incroyable chiffre de 935 men­songes, entre 2001 et 2003, de la part de la Mai­son Blanche pour jus­ti­fi­er cette foutue guerre.

Par­tir d’un fait avec une unité de temps et de lieu paraît per­ti­nent et intéres­sant tant les événe­ments irakiens depuis 2003 sont dif­fi­ciles à hiérar­chis­er. Ils se présen­tent comme une sorte de con­flit illis­i­ble, inin­tel­li­gi­ble, donc, pour ain­si dire, invis­i­ble. L’image est pour­tant au cen­tre de cette guerre, mais à l’inverse d’ob­jec­tifs de ratio­nal­ité ou d’in­tel­li­gi­bil­ité. Notam­ment de la part des insurgés, fil­mant les exac­tions améri­caines pour recruter des par­ti­sans. Quant aux média occi­den­taux, pour les raisons qu’on con­naît, c’est un champ de bataille tout sim­ple­ment impos­si­ble à cou­vrir, ou bien avec quelle pau­vreté. Tourné en Jor­danie avec d’anciens marines ayant offi­cié sur les lieux dans le rôle des marines, des irakiens exilés dans le rôle des irakiens, les acteurs sont donc portés par une expéri­ence qui leur est pro­pre, au moins indi­recte­ment. Le réal­isa­teur se donne pour but de coller à la réal­ité des faits en épou­sant trois points de vue : les mil­i­taires améri­cains (grands gamins qui font les cons dans le désert avec leurs 4x4), les civils et les ter­ror­istes. Que nous dit le film sur ce con­flit ? Rien d’autre que ce qu’une évo­ca­tion hon­nête de la guerre peut nous ren­voy­er. Les civils sont pris en étau entre les deux bel­ligérants et il n’y a ain­si que des vic­times, elles-mêmes vic­times de vic­times… Bat­tle for Haditha évoque ce cer­cle vicieux vio­lence-répres­sion bien con­nu, le pre­mier phénomène nour­ris­sant le sec­ond, et ain­si de suite.

S’il est dif­fi­cile d’être indif­férent à la représen­ta­tion du drame, même filmé à la tru­elle, Bat­tle for Haditha échoue pour de nom­breuses raisons. Dans ce faux doc­u­men­taire s’inscrivent des procédés fic­tion­nels pour le moins dis­cuta­bles. D’abord un inutile et abusif usage drama­ti­sant de la musique : par exem­ple une nappe sonore inquiète lors de la remise de la bombe aux mains des auteurs de l’at­ten­tat. Puis on assiste à la mise en place de nom­breuses ficelles émo­tion­nelles. Notam­ment cette insi­dieuse insis­tance sur un cou­ple amoureux dont on devine que l’un d’eux va y pass­er, for­cé­ment. Enfin, le film se ter­mine dans un invraisem­blable pathos, là où il aurait sans doute gag­né à adopter un ton sec et tran­chant. À ce titre, Sun­day Bloody Sun­day de Paul Green­grass est par­venu à un résul­tat beau­coup plus hon­or­able à pro­pos des événe­ments irlandais, certes avec le béné­fice d’un recul his­torique incom­pa­ra­ble et sans doute con­fort­able. Mais encore plus ennuyeux, les Irakiens devi­en­nent porte-voix et récep­ta­cle de pro­jec­tions occi­den­tales : une femme en deuil fait appel à la com­mu­nauté inter­na­tionale entre deux spasmes, notam­ment à l’Union européenne. Et pour revenir à ce cou­ple, on note une insis­tance lourde sur la sen­su­al­ité de la femme, enl­e­vant le voile et le reste pour rejoin­dre son joli cœur. Ceci ren­voie directe­ment à l’image d’un Irak rêvé : celui des “libéra­teurs”. Nick Broom­field échoue donc, notam­ment dans son opéra­tion de décen­trement du regard occi­den­tal sur cette guerre. Sans doute lui man­quait-il le regard d’un cinéaste.