Dans l’une des dernières séquences de Bri­an Jones et les Rolling Stones, doc­u­men­taire cen­tré sur le mem­bre fon­da­teur du groupe, le témoignage du réal­isa­teur Michael Lind­say-Hogg[1] révèle la fragilité men­tale et physique du musi­cien, quelques mois avant sa mort. Ostracisé par les autres mem­bres – surtout Mick Jag­ger et Kei­th Richards, qui lui reprochent de ternir leur image par sa con­som­ma­tion abu­sive de drogues et d’alcool – Jones annonce en pleurs au réal­isa­teur qu’il ne par­ticipera pas au tour­nage du Rock and Roll Cir­cus Show (pro­gramme télévi­suel filmé en 1968 pour pro­mou­voir l’album Beg­gars Ban­quet). Lind­say-Hogg le ras­sure alors en lui deman­dant : « Que seraient les Rolling Stones sans toi ? ». Le nou­veau film de Nick Broom­field remet sur le méti­er la ques­tion du rôle essen­tiel qu’a joué le musi­cien dans l’histoire du groupe. Sor­ti d’abord en mai 2023 sur BBC Two, ce « rock­u­men­tary » mul­ti­plie les dis­posi­tifs car­ac­téris­tiques du film d’archives – acteur lisant en off des textes de Bri­an Jones, fon­dus et super­po­si­tions des images, ani­ma­tions des archives pho­tographiques, fond sonore omniprésent, etc. – pour présen­ter une var­iété de témoignages, mêlant entre­tiens inédits et archives sonores plus anci­ennes. Mais en rela­tant de la sorte le rise and fall de Bri­an Jones, le doc­u­men­taire tombe dans l’écueil de réduire la car­rière du gui­tariste à une série d’anecdotes. Sa seule présence suf­fit à jus­ti­fi­er le réem­ploi d’images d’archives par­fois acces­soires : les nom­breux ralen­tis s’attardant unique­ment sur le gui­tariste, dans les loges ou sur scène, ne font pas de lui un être de chair et de sang, mais plutôt une sur­face déjà évanes­cente. Cen­sé sub­limer Bri­an Jones, ce procédé arti­fi­ciel révèle d’autant plus le charisme des autres mem­bres du groupe.

Cen­tré sur ses con­quêtes amoureuses et sa chao­tique vie médi­a­tique, Bri­an Jones et les Rolling Stones s’intéresse moins au musi­cien qu’au por­trait mythi­fié d’un homme en proie à ses démons – sa rela­tion con­trar­iée avec ses par­ents, ses divers­es addic­tions, ou encore sa rival­ité gran­dis­sante avec Mick Jag­ger –, au point que les séquences musi­cales sont réduites à de sim­ples ponc­tu­a­tions illus­tra­tives dans le rythme effréné du mon­tage. De nom­breux morceaux extradiégé­tiques accentuent par ailleurs cet effet de con­tex­tu­al­i­sa­tion : alors que le père de Bri­an Jones racon­te qu’il n’ap­prou­vait pas le com­porte­ment de son fils, l’air de la Sonate au clair de Lune de Beethoven reten­tit pour illus­tr­er une pho­togra­phie des par­ents de Jones au piano, quand le « Tut­ti Frut­ti » de Lit­tle Richard, sup­posé incar­n­er l’ambiance du Filby’s Jazz Club de Chel­tenham[2] fréquen­té par l’adolescent dis­si­dent, prend ensuite le relai. En somme, la musique a surtout valeur d’habillage : de ce qu’elle recou­vre, on ne saura pas grand-chose. Seul Bill Wyman, l’ancien bassiste des Stones, s’attarde sur la car­rière musi­cale de son ami. Dans son bureau, Wyman fait écouter quelques musiques du groupe, en lançant par exem­ple « Lit­tle Red Roost­er » sur son ordi­na­teur, avant de mimer, face caméra, le slide du gui­tariste : « It’s Bri­an, with the slide (…) You see, he’s mak­ing the song ! » Le doc­u­men­taire ne pro­longera toute­fois pas les expli­ca­tions du bassiste en mon­trant en quoi ce slide est un hom­mage au « Red Roost­er » de Willie Dixon et surtout un geste musi­cal précurseur dans l’Angleterre de 1965. L’entretien est symp­to­ma­tique de la lim­ite du film : sur­volant de manière sco­laire les sujets, il ne per­met pas d’éclaircir la manière dont le pre­mier leader des Stones s’est appro­prié le blues améri­cain des années 1950.

Notes

Notes
↑1 Dans les années 1960–1970, Michael Lind­say-Hogg a réal­isé la majorité des vidéo­clips musi­caux des Stones ain­si que les per­for­mances du Rolling Stones Rock and Roll Cir­cus Show (1996). Filmé en décem­bre 1968, cet évène­ment est le dernier auquel Bri­an Jones a par­ticipé avant son ren­voi du groupe. Les images du Rock and Roll Cir­cus Show dévoilent, quelques mois avant sa mort, la déliques­cence du musi­cien.
↑2 Organ­isé par Mrs. Fil­by et ses filles dans le sous-sol de leur mai­son, ce jazz club informel organ­i­sait des con­certs live de jazz. Le jeune Bri­an Jones s’y rendait avec sa gui­tare, en quête de lib­erté.