“La guerre, c’est moche”, “la tor­ture, c’est mal”, “les politi­ciens, ils sont méchants” : grâce à Gavin Hood, le peu­ple améri­cain a pu appren­dre un tas de choses impor­tantes en mangeant son pop-corn dans des mul­ti­plex­es cli­ma­tisés (hélas, l’im­pact de ce beau mes­sage aura été min­ime : Déten­tion secrète est l’un des plus beaux bides de cet automne avec à peine 9 mil­lions de dol­lars de recettes au box-office améri­cain). Recon­nais­sons tout de même au réal­isa­teur et à ses pro­duc­teurs une volon­té péd­a­gogique tout à fait hon­or­able : dénon­cer, une fois encore, la cat­a­strophique poli­tique étrangère de George W. Bush et utilis­er un cast­ing de stars pour intéress­er le grand pub­lic à l’épineux sujet des ren­di­tions, ces pra­tiques illé­gales qui con­sis­tent en l’ex­tra­di­tion de sus­pects poten­tiels dans la lutte con­tre le ter­ror­isme, soumis à des tor­tures, mal­trai­tances et autres déten­tions pro­longées inter­dites sur le sol améri­cain. L’his­toire, fic­tive mais plau­si­ble, est édi­fi­ante : de retour d’un voy­age à l’é­tranger, un ingénieur chimiste améri­cain d’o­rig­ine égyp­ti­enne, Anwar El-Ibrahi­mi (Omar Met­wal­ly), est enlevé par la CIA, qui le soupçonne d’être un ter­ror­iste impliqué dans un atten­tat meur­tri­er dans un pays indéter­miné d’Afrique du Nord. Secrète­ment empris­on­né, il est inter­rogé par Dou­glas Free­man (Jake Gyl­len­haal), un ana­lyste de la CIA ayant survécu à l’at­ten­tat, dont c’est la pre­mière mis­sion. Pen­dant que la femme d’An­war (Reese With­er­spoon) remue ciel et terre aux États-Unis pour obtenir des infor­ma­tions sur la dis­pari­tion inex­pliquée de son mari, Free­man com­mence à avoir des doutes sur la cul­pa­bil­ité du détenu.

Pas­sons sur la facil­ité scé­nar­is­tique qui con­siste à faire du faux coupable un citoyen améri­cain (certes d’o­rig­ine étrangère) mar­ié à la blonde et douce Reese With­er­spoon. Si la sen­si­bil­i­sa­tion du spec­ta­teur lamb­da à la poli­tique illé­gale pra­tiquée par le gou­verne­ment US doit pass­er par l’i­den­ti­fi­ca­tion (“C’est un hon­nête et prospère Yan­kee mar­ié à la Petite Fiancée de l’Amérique !”) menant logique­ment à l’indig­na­tion (“Il est ingénieur ! Il a des enfants avec Reese With­er­spoon ! Ils habitent dans un beau pavil­lon de ban­lieue ! Com­ment peut-on le traiter de la sorte ?”), soit… Le pro­pos du film aurait pour­tant été dif­férent, et net­te­ment plus intéres­sant, si les scé­nar­istes avaient fait de la vic­time un ressor­tis­sant étranger : aurait-il plus, moins ou autant éveil­lé les soupçons de la CIA, et provo­qué la même empathie chez le spec­ta­teur, s’il avait vécu à Bag­dad ?

La ques­tion peut paraître un poil tatil­lonne, pour­tant elle est symp­to­ma­tique d’un film qui com­pile tous les tra­vers d’un ciné­ma “engagé” qui donne bonne con­science, mais s’ab­stient de creuser les ques­tions qu’il soulève. Car, à part dénon­cer le mépris des puis­sants (per­son­nifié par le per­son­nage de Meryl Streep en chef de la CIA et salope inté­grale, mais moins drôle que dans Le Dia­ble s’ha­bille en Pra­da) et le racisme ordi­naire (le délit de sale gueule et de sale nom qui fait d’An­war une vic­time), Déten­tion secrète est loin d’être le pavé dans la mare annon­cé. Au lieu d’en­clencher un débat sur la poli­tique étrangère de l’ad­min­is­tra­tion Bush ou de s’in­ter­roger sur ce que de telles pra­tiques révè­lent de la plus grande démoc­ra­tie du monde, Gavin Hood se con­tente d’ap­puy­er avec out­rance sur la corde sen­si­ble, abu­sant de gros plans sur le vis­age éploré de Reese With­er­spoon dont le per­son­nage ne sert stricte­ment à rien, sauf d’al­i­bi pour les innom­brables trous d’un scé­nario qui ne s’embarrasse guère d’une quel­conque crédi­bil­ité (comme par mir­a­cle, Reese With­er­spoon a un ex-boyfriend qui tra­vaille pour le séna­teur). Fort heureuse­ment, Gavin Hood nous a gardé le meilleur pour la fin. Jake Gyl­len­haal, pris de remords, aide le faux sus­pect à s’échap­per et le vrai coupable est révélé : un jeune garçon embri­gadé par les islamistes qui, dans l’at­ten­tat, a égale­ment tué sa petite amie, qui n’est autre que… la fille du bour­reau d’An­war, qui voulait mari­er sa fille à un homme qu’elle n’aimait pas. Ne perdez pas votre temps, revoyez plutôt Par­adise Now ou Syr­i­ana.