Tête d’or est la pre­mière pièce, solaire, trag­ique, d’un cer­tain Paul Claudel, vingt-trois ans en 1890. C’est aus­si le pre­mier film de Gilles Blan­chard qui, après sa ren­con­tre avec Béa­trice Dalle, déci­da d’adapter au XXIe siè­cle une œuvre lais­sée à l’a­ban­don par les lycées. Un dou­ble défi est donc au fonde­ment du film : tourn­er dans une prison avec des acteurs qui ne sont pas libres de leurs mou­ve­ments, et faire s’ac­corder la moder­nité du lieu avec la poésie de Claudel. Le film tâtonne de temps à autres du fait du déséquili­bre entre les acteurs, mais l’ex­péri­ence, humaine, n’est reste pas moins ciné­matographique.

Il pour­rait sem­bler anachronique d’adapter du Claudel au ciné­ma aujour­d’hui : et pour­tant, quelques récentes adap­ta­tions lit­téraires, comme Lady Chat­ter­ley, ont prou­vé que la finesse mod­erne pou­vait réac­tu­alis­er romans et pièces de théâtre. Il ne s’ag­it pas ici seule­ment de renou­vel­er la lec­ture de Claudel, sou­vent rabais­sé au rang de sim­ple dévot, mais d’en tir­er une sub­stance visuelle qui oscille entre l’ab­surde et le poé­tique. Avec des moyens extrême­ment réduits et des inter­dic­tions mul­ti­ples, Gilles Blan­chard a tourné en numérique son film : bal­ayant rapi­de­ment l’aspect doc­u­men­taire que donne naturelle­ment le for­mat, il réus­sit à faire des quelques pièces ou lieux dans lesquels il a pu tourn­er à l’in­térieur de la prison des scènes réelles. Mais la grande sur­prise du film est l’ac­teur prin­ci­pal, dont le pseu­do­nyme est Gue­naël (et qui est, acces­soire­ment, le mari de Béa­trice Dalle) : ce “Tête d’or”-là, extrême­ment digne, mani­ant la langue dif­fi­cile de Claudel avec vir­tu­osité, a su ren­tr­er la peau d’un être que sa van­ité per­dra, et l’in­car­n­er avec une maîtrise sur­prenante pour un néo­phyte.

Pièce métaphorique s’il en est, Tête d’or narre l’his­toire de Simon Agnel, un idéal­iste capa­ble de devenir régi­cide pour par­venir à ses fins : devenu général, le film mon­tre l’as­cen­sion de Simon, devenu Tête d’or, puis sa chute, lorsqu’il ren­tre défait d’Asie, et que sa place de Roi n’est plus si légitime. La scène, une prison donc, est un rap­pel visuel au prin­ci­pal car­ac­tère de Simon, son enfer­me­ment dans la volon­té de prouesse, non de puis­sance ; celui-ci s’est cloîtré dans un des­tin qui se fera de plus en plus trag­ique au fil de sa pro­pre prise de con­science. Chez Claudel, le pou­voir métaphorique ou sym­bol­ique était presque sec­ond après la poésie mag­ique de la langue. Chez Blan­chard, on revient au sens pur de la pièce (bien que, et ce n’est pas peu dire, les acteurs ser­vent admirable­ment pour la plu­part, Gue­naël et Béa­trice Dalle, la fille du Roi, en tête). Il utilise trois lieux prin­ci­paux : la salle de vie des pris­on­niers, les cel­lules, et la cour (une sorte de ter­rain vague) du cen­tre péni­ten­ti­aire de Ploe­meur. Il réus­sit ain­si à inve­stir un lieu à la fois mod­erne et uni­versel (quoi de plus ancien que la prison ?), polémique aujour­d’hui, et ter­ri­ble­ment humain.

Si les cadres de Gilles Blan­chard sont par­fois répéti­tifs (surtout dans le troisième et dernier acte) et cer­tains sec­onds rôles un brin en deçà du pro­tag­o­niste guer­ri­er, la majeure par­tie du film dépasse son appar­ente austérité pour con­stituer un essai assez curieux : d’une part, il réus­sit à met­tre en scène une langue très par­ti­c­ulière sur un ton qui n’ap­pa­raît jamais ridicule mal­gré des cos­tumes sim­ples, peu adap­tés pour­rait-on penser à la tran­scrip­tion d’une tragédie claudéli­enne. D’autre part, dans ce film ne transparaît jamais une once d’a­ma­teurisme, en grande par­tie d’ailleurs grâce à la presta­tion de Guénaël/Simon Agnel. Tête d’or fait donc par­tie de ces adap­ta­tions qui passeront peut-être inaperçues mais témoignent tout de même de la vital­ité de créa­tion et de renou­velle­ment du genre, très orig­i­nale­ment com­posé ici.