Le clas­sique de l’écrivain qui voit sa prose devenir réal­ité et peut donc, à l’aide de sa plume, créer sa vie et écrire son des­tin, a de beaux jours devant lui. Après L’In­croy­able Des­tin d’Harold Crick, voilà que le ténébreux représen­tant de la lit­téra­ture améri­caine en France se plonge dans les clichés de la créa­tion et de la romance. Depuis son niaisouille Lulu on the Bridge, on espérait… on avait tort.

Le méti­er d’ac­trice est vrai­ment sans pitié. Alors qu’elle a joué dans deux des plus grands films de K. Kies­lows­ki, La Dou­ble Vie de Véronique et Rouge, Irène Jacob peine à relancer sa car­rière depuis dix ans. Jouer sous la direc­tion de Paul Auster aurait pu être une aubaine. Eh bien non, la pau­vre Irène se trou­ve engluée dans un rôle de jeune fille en fleur toute douce toute mielleuse, sans saveur (sauf le miel donc) et bour­rée de minaud­eries assez éner­vantes. Je suis amoureuse mais je n’en ai pas le droit, je baisse les yeux. Je me dois de garder un cer­tain mys­tère alors je lis Berke­ley sous un arbre les jambes en tailleur et la bouche en cœur. Pour Paul Auster, il s’ag­it bien plus de camper un décor intel­lectuel (lui aus­si lénifi­ant) qu’un décor de ciné­ma.

Mar­tin Frost (et non pas Robert) est écrivain, et arrive dans la mai­son (l’E­den ?) d’amis : pas de présen­ta­tion des per­son­nages réelle, le réal­isa­teur se con­tente de filmer des bib­lio­thèques en panora­ma pour atter­rir sur une pho­to, celle de Paul Auster lui-même. Fatigué de trois ans de tra­vail, Mar­tin voudrait “vivre la vie d’une pierre”. Il pense donc écrire douce­ment, au vert, mais, pas de chance, alors qu’il se réveille un matin, une nymphe (Irène Jacob) lui appa­raît. Claire est belle, for­cé­ment intel­li­gente puisqu’elle est en thèse de philoso­phie, et très mys­térieuse c’est sûr puisqu’elle sourit. L’évo­lu­tion de Mar­tin et Claire ne con­va­inc jamais pour une rai­son pré­cise : ce sont des ombres sans con­sis­tance. À l’im­age, Paul Auster n’in­suf­fle aucune vie, aucune émo­tion, croy­ant que son scé­nario “éton­nant” (la ren­con­tre d’un homme et d’une femme, de la réal­ité et de la fic­tion) suf­fi­ra à don­ner un effet de sur­prise donc un intérêt.

Le prob­lème est que l’on ne s’in­téresse jamais à ses per­son­nages évanes­cents, à une his­toire ban­cale et banale, faite de dia­logues épous­tou­flants (lors d’une panne : “C’est le pom­pon !”, réponse : “Non, c’est le pneu !”), de ralen­tis en noir et blanc, et de regards lar­moy­ants de Mar­tin et de Claire qui s’ai­ment mais ne peu­vent pas vivre leur amour pépère sans que les méchants dieux de la fic­tion qui régis­sent le monde les en empêchent. La caméra filme tout, sans nuance, sans légèreté, sans sug­ges­tion, sans véri­ta­ble per­son­nal­ité. Très lourd, très pau­vre à tout niveau ciné­matographique, La Vie intérieure de Mar­tin Frost est juste un très mau­vais film.