1946. La Sec­onde Guerre mon­di­ale est encore proche. C’est l’époque de l’imag­i­naire roi dans les pro­duc­tions Archers (Je sais où je vais, Colonel Blimp, Le Nar­cisse noir…). Entre ceux-là, Une ques­tion de vie ou de mort se dis­tingue : comme pour A Can­ter­bury Tale, le pro­pos « véri­ta­ble » du film est dis­simulé. Dans le cas qui nous occupe, c’est sous l’ap­parence d’un bad­i­nage aus­si incon­séquent que solen­nel.

On badine avec l’amour si on veut

Badin, Une ques­tion de vie ou de mort l’est cer­taine­ment : alors qu’elle offi­cie en tant que radio de guerre, June entre en con­tact avec Peter. Celui-ci est un avi­a­teur, coincé dans son avion en flamme sans para­chute. Il va mourir, il le sait. « Je pour­rais tomber amoureux d’une voix comme la vôtre, » dit-il à June. Elle aus­si, l’as­sure-t-elle, elle aus­si. Cela tombe bien, dans ce cas, que, après la chute de son avion, Peter sur­vive, inex­plic­a­ble­ment indemne. Cela tombe bien qu’il croise le chemin de June à peine quelques min­utes après. Tout va pour le mieux, jusqu’à ce que la bureau­cratie post-mortem se rende compte de la méprise : Peter est cen­sé être mort. Mais l’amour est inter­venu entre temps…

Le spec­ta­teur d’au­jour­d’hui, sat­uré de cohérence, de lien logique et de pro­logues expli­cat­ifs, hausse le sour­cil : qu’en était-il de celui de 1946 ? Il y a fort à pari­er que même les plus indul­gents spec­ta­teur de L’Aven­ture de Mme Muir ou du Por­trait de Jen­nie ressen­ti­rait le même désar­roi. Tout cela n’est-il pas trop facile ?

La fabrique du rêve

Pow­ell et Press­burg­er sont maîtres chez eux : Une ques­tion de vie ou de mort est l’oc­ca­sion pour eux de déploy­er un imag­i­naire au lyrisme iné­galé dans leur fil­mo­gra­phie. Le film crée plusieurs univers : un au-delà géométrique, colos­sal, sorte de bureau­cratie œcuménique à l’esthé­tique au noir et blanc for­mi­da­ble. Dans le monde des vivants, une Angleterre de clocher fait écho : chaleureuse et famil­ière, elle s’é­panouit dans des tons Tech­ni­col­or, mali­cieuse­ment soulignés par la célèbre ligne de l’ange inter­prété par Mar­ius Gor­ing lorsqu’il débar­que sur terre : « on nous affame de Tech­ni­col­or, là-haut… ». Dans tout cela, le duo s’éloigne sci­em­ment, fer­me­ment, du réel, vers un monde où toute chose est sub­lime : l’ami­tié, l’amour, le don de soi, le respect de l’autre… toutes ces valeurs que la séquence du procès céleste sem­ble plac­er au cen­tre du film. Mais, là encore, il n’en est rien.

La fin de la peur

Mal­gré l’in­sis­tance écras­ante avec laque­lle Pow­ell et Press­burg­er orchestrent cette scène de procès, le « pro­pos dis­simulé » n’est pas de célébr­er les liens de fra­ter­nité qui unis­sent l’an­cien et le nou­veau monde, par­ti­c­ulière­ment l’An­gleterre et les États-Unis. Il s’ag­it d’af­firmer la puis­sance émo­tion­nelle du ciné­ma. Tout Une ques­tion de vie ou de mort est out­ré, grandiose, roman­tique : Pow­ell et Press­burg­er ten­tent de réen­chanter le monde, de lui insuf­fler la couleur que la Sec­onde Guerre mon­di­ale a oblitérée – en Tech­ni­col­or, de préférence. À la médi­ocrité gen­tille d’un quel­conque feel good movie, Pow­ell et Press­burg­er opposent un savoir-faire de saltim­ban­ques, de magi­ciens. À la pho­togra­phie, Jack Cardiff col­la­bore pour la pre­mière fois avec eux. La qual­ité graphique est somptueuse, plus ouatée et rêveuse que la beauté pré­cise orchestrée par Erwin Hilli­er dans Je sais où je vais et A Can­ter­bury Tale.

Toute la spé­ci­ficité du film tient à la réplique de Mar­ius Gor­ing évo­quée plus haut. D’un ton badin, for­cé­ment, il livre la clé intime du film. Pow­ell et Press­burg­er acceptent la mise à dis­tance du spec­ta­teur, le signe de tête qui lui est adressé : on est au ciné­ma, on sait. Une mise à dis­tance que nul autre film du duo, même les plus théâ­traux, n’a jamais opéré, qui est égale­ment ren­for­cée par la séquence intro­duc­tive du psy­chi­a­tre inter­prété par Roger Livesey, obser­vant le monde à tra­vers un dis­posi­tif optique rap­pelant furieuse­ment une caméra… On pour­ra certes reprocher au film l’empressement avec lequel les liens soci­aux se résol­vent (quand c’est tout le sel de Colonel Blimp et de Je sais où je vais) et son emphase per­pétuelle. Mais est-ce bien néces­saire ? Cet hymne à la puis­sance nar­ra­tive et émo­tion­nelle du ciné­ma sonne comme une ten­ta­tive au lyrisme can­dide, presque enfan­tin, de vouloir encore croire en l’homme. En 1946, c’é­tait, à n’en pas douter, une ques­tion de vie ou de mort.