Rela­tant des évène­ments poli­tiques ayant sec­oué le Japon des années 1950, Nuit et brouil­lard au Japon fit scan­dale à sa sor­tie en salles. Grâce à un scé­nario d’une grande intel­li­gence, Ôshi­ma réus­sit à con­fron­ter passé et présent, en s’in­téres­sant à l’en­gage­ment poli­tique et à sa sur­vivance dans les lende­mains qui déchantent. Mais ce film per­met aus­si de mieux com­pren­dre Ôshi­ma et son œuvre en met­tant en lumière les espoirs et les désil­lu­sions de sa généra­tion.

En 1960, alors que l’on célèbre le mariage de deux anciens étu­di­ants appar­tenant à des courants poli­tiques dif­férents, un pro­fesseur, prenant la parole pen­dant le repas de noces, dit con­sid­ér­er cette union comme un sym­bole de la réc­on­cil­i­a­tion. Mais cet avis n’est pas partagé par tous les invités qui n’hési­tent pas à don­ner leur avis. Dif­férents inter­venants se suiv­ent alors, revi­en­nent sur les engage­ments passés, et sur ce qu’il en reste aujour­d’hui.

D’une cer­taine manière, ce film éclaire de façon plus nette et pré­cise ce que nous avions entre­vu dans Con­tes cru­els de la jeunesse. Dans ce film, la grande sœur de Mako­to, le per­son­nage prin­ci­pal, apparte­nait à la généra­tion précé­dente, celle qui avait vécu les événe­ments poli­tiques des années 1950. En 1960, elle con­state que tout ce qu’elle avait entre­pris a échoué, que les idéaux défendus sont oubliés, et que les espoirs de ceux de sa généra­tion ont été anéan­tis. Face à elle, la jeune Mako­to décide de vivre pleine­ment, sans lim­ite, de s’a­ban­don­ner aux ver­tiges de la vie, par goût et par désir d’au­tode­struc­tion. Incon­sciem­ment, le nihilisme des plus jeunes trou­ve ses racines dans l’échec des aînés, dans leurs désil­lu­sions. Ôshi­ma ayant préféré s’at­tach­er à la jeune généra­tion, les trente­naires étaient mis au sec­ond plan. C’est pour­tant de cette généra­tion engagée que vient Ôshi­ma qui, sans jamais avoir pris sa carte, a man­i­festé à plusieurs repris­es au côté du Par­ti Com­mu­niste japon­ais. En met­tant en scène ce jeune cou­ple, Ôshi­ma s’at­tachait à mon­tr­er des per­son­nages plus jeunes que lui, venant après lui. Il ne s’ar­rê­tait donc pas à sa généra­tion, mais con­statait au fond quelles avaient été les réper­cus­sions des trou­bles poli­tiques qu’il avait vécus sur les plus jeunes.

Nuit et brouil­lard au Japon et Con­tes cru­els de la jeunesse sont donc deux films qui vien­nent après la cat­a­stro­phe. Au moment de pren­dre pour la pre­mière fois la caméra, Ôshi­ma est donc déjà affec­té et porte en lui une amer­tume que rien ne pour­ra jamais dis­siper. Mais avec Nuit et brouil­lard au Japon, il décide de revenir sur ce passé de façon extrême­ment intel­li­gente et forte. Au lieu de situer unique­ment son film dans les années 1950 afin de faire le réc­it des évène­ments passés, Ôshi­ma a la bonne idée de mélanger passé et présent. En agis­sant ain­si, Ôshi­ma induit que les événe­ments poli­tiques qui ont agité les jeunes années des per­son­nages que nous voyons ne sont pas enter­rés et oubliés. La page n’est pas tournée. Tout n’est pas clair et tout n’est pas si totale­ment hors de portée du présent. En situ­ant une par­tie du réc­it dans une péri­ode con­tem­po­raine au film, Ôshi­ma ques­tionne ceux de sa généra­tion, non pas unique­ment en leur rap­pelant ce que fut cette péri­ode pas si loin­taine, mais en les bous­cu­lant dans leur présent. Ce film réclame des comptes, à l’in­star d’un repas de famille qui dégénère au moment où l’un des mem­bres frappe sur la table et souhaite évo­quer ce que beau­coup désir­eraient pour­tant occul­ter de leur vie. Ôshi­ma, à tra­vers ce film, agresse ses anciens amis et souhaite savoir ce qu’ils ont fait de leurs idéaux. Ont-ils tiré un trait sur ce passé afin de s’in­staller dans un con­fort bour­geois qui, étant don­né leurs orig­ines, leur tendait les bras ?

Ce qu’il y a d’é­ton­nant dans ce film japon­ais tourné au début des années 1960 et rela­tant des événe­ments des les années 1950, c’est que cer­tains thèmes et même cer­taines scènes pré­fig­urent ce que va être le ciné­ma poli­tisé dans le reste du monde à la fin des années 1960. De la guerre du Viêt-Nam à Mai 68, les mou­ve­ments de la jeunesse qui vont ten­ter de faire bas­culer la société sem­blent ici déjà bel et bien présents. De par son his­toire par­ti­c­ulière, on peut avoir l’im­pres­sion, en voy­ant ce film, que le Japon a précédé les sociétés occi­den­tales en faisant sur­gir des ques­tion­nements que l’on va par la suite retrou­ver dans les dif­férents mou­ve­ments con­tes­tataires. À ce titre, la scène mon­trant une réu­nion d’é­tu­di­ants japon­ais dis­cu­tant des moyens à met­tre en œuvre pour men­er leur lutte évoque de façon trou­blante le début de Zabriskie Point d’An­to­nioni, tourné près de dix ans plus tard, dans lequel des étu­di­ants améri­cains réu­nis dans un cam­pus ten­tent de met­tre au point un sem­blant de stratégie. De même, cer­taines inter­ro­ga­tions sur la dif­fi­culté à faire con­corder les mou­ve­ments ouvri­ers et étu­di­ants, ne sont pas sans rap­pel­er cer­taines dis­cus­sions enten­dues dans Les Amants réguliers de Philippe Gar­rel.

Mais le dan­ger de tant de désil­lu­sions reste la dépoli­ti­sa­tion. Après tant d’ef­forts, d’é­clats et de décep­tions, le dés­espoir est com­plet, et le pas à franchir vers le nihilisme n’est alors qu’une sim­ple ques­tion de temps. Un film comme celui-ci éclaire l’œu­vre de ce cinéaste, de cet homme, si obsédé par le néant et le désir d’au­tode­struc­tion. Échouer, alors que l’on avait pour ambi­tion de chang­er le monde, ancre de façon indélé­bile dans la tête de celui qui s’est livré à des activ­ités révo­lu­tion­naires un pro­fond sen­ti­ment d’im­puis­sance. Il sait alors qu’il n’a aucune inci­dence sur le monde qui l’en­toure, et qu’il ne peut être que spec­ta­teur de l’ab­surde. Le nihilisme est ce gouf­fre au bord duquel ces per­son­nages jouent dan­gereuse­ment, et dans lequel ils tombent régulière­ment. Le sexe, comme la vio­lence physique, est un moyen de se per­dre une fois que le sen­ti­ment de son inutil­ité dans le monde ne fait aucun doute. N’ayant d’in­ci­dence sur rien dans un monde qui le nie, il ne reste plus à l’homme que son corps, seul bien dont il dis­pose à sa guise, et qu’il s’évertuera, avec métic­u­losité, à détru­ire.

En pas­sant d’une époque à une autre sans toute­fois hacher le réc­it et pren­dre ain­si le risque de dis­siper la ten­sion qui par­court le film de bout en bout, Ôshi­ma se révèle être tou­jours aus­si formelle­ment inven­tif. Ce film, dans lequel beau­coup de gens par­lent afin d’ex­pli­quer et de s’ex­pli­quer, dans lequel seule la parole sem­ble apte à réveiller un passé dérangeant pour cer­tains, n’en est pas moins d’une richesse visuelle absol­u­ment splen­dide. En dehors de séquences plus clas­siques, cer­tains plans sont comme des images métaphoriques issues d’un rêve. Pour accom­pa­g­n­er la voix qui racon­te, Ôshi­ma con­cocte des images som­bres, mys­térieuses, dans lesquelles appa­rais­sent des lumières, des flammes, des vis­ages, jail­lis­sant d’un passé qui déjà sem­ble n’être qu’un rêve. Ôshi­ma ne s’ar­rête pas qu’à la sim­ple parole, mais fait ressen­tir les ten­sions, les pas­sions et les douleurs grâce à la couleur et au mou­ve­ment. Ain­si n’hésite-t-il pas à plonger dans le noir la salle dans laque­lle a lieu le mariage, afin de faire ressor­tir les fig­ures des hommes et des femmes présents et posés là comme autant de stat­ues pétri­fiées par cette brusque appari­tion d’une sorte d’ange de la vérité. En ce sens, grâce à la mise en scène, Ôshi­ma n’omet pas de sig­naler que les luttes poli­tiques sont faites par des hommes et des femmes sub­mergés par des affects avec lesquels ils ten­tent plus ou moins de cohab­iter. On ne peut évo­quer la poli­tique, même quand il s’ag­it d’un matéri­al­isme marx­iste, en s’ax­ant unique­ment sur la froide rai­son dialec­tique. Pour Ôshi­ma, le moteur de toute action humaine reste le désir et la pas­sion.

Pour qui s’in­téresse à Ôshi­ma, ce film est indis­pens­able. Car tout sem­ble ici met­tre en lumière un trou­ble orig­inel et éclair­er ain­si un tant soit peu l’œu­vre de ce cinéaste pas­sion­nant. Mais Ôshi­ma n’abor­de pas l’his­toire froide­ment, grâce à la sim­ple parole, mais sait que les affects et le chaos qui habitent les hommes peu­vent être ren­dus par des formes ciné­matographiques. Celles-ci sont à même de retran­scrire au mieux les émo­tions con­tra­dic­toires d’un homme se débat­tant con­tre l’ab­sur­dité du monde et le néant.