Troisième film de l’ac­teur fétiche des frères Coen, Inter­view reprend le mode ciné­matographique de la pein­ture sociale ‑caméra vibrante, gros plans sac­cadés- de ses deux pre­miers films plutôt réus­sis, Ani­mal Fac­to­ry et Lone­some Jim. Mais les lofts chics vont moins bien à Busce­mi que les ban­lieues amères, et il tombe sou­vent dans des vérités générales peu habiles.

Steve Busce­mi voulait ren­dre hom­mage à Theo van Gogh, réal­isa­teur hol­landais con­tro­ver­sé et assas­s­iné en 2004 par un islamiste. Il reprend donc le scé­nario d’un de ces films pour l’adapter à la sauce améri­caine. Le prob­lème est qu’on ne voit pas telle­ment, dès le départ, l’in­térêt de faire un film sur l’éter­nel pos­tu­lat du « mais non, les stars aus­si sont des humains en proie au doute, à la soli­tude et à la déprime ». On passe un instant pour se con­cen­tr­er sur un éventuel renou­velle­ment un peu plus far­felu. Pierre Ped­ers est jour­nal­iste inter­na­tion­al. Il est tombé dans la chronique pipole lorsque son rédac­teur en chef a décou­vert qu’il fal­si­fi­ait la plu­part de ses infor­ma­tions et qu’il ne pou­vait jamais jus­ti­fi­er de ses sources. Pierre aimerait cou­vrir la guerre civile à Bag­dad, et on l’en­voie dans un quarti­er bran­chouille faire le por­trait d’une star­lette de soap opera qui mâchouille un chew­ing-gum en per­ma­nence et hurle dans son portable. Mais il faut savoir que, der­rière des apparences ingrates, chaque être a sa fragilité.

Pierre a un frère trau­ma­tisé par la guerre d’ex-Yougoslavie, et Katya est en fait une boule de dés­espoir harcelée par des jour­naux à scan­dales peu scrupuleux et évidem­ment moins bête qu’elle n’en a l’air. Un acci­dent à la sor­tie du restau­rant suf­fit à ce qu’ils se retrou­vent dans l’ap­parte­ment ‑juste assez dépouil­lé, juste assez décoré pour être de bon goût- de Katya. Et la dis­cus­sion devient plus intime, et cha­cun se révèlera apparem­ment. Lénifi­ant ? Un peu. Steve Busce­mi pos­sède un réel tal­ent pour dévoil­er au fur et à mesure ses per­son­nages. Jouant des ombres, d’im­ages rapi­des et volon­taire­ment floutées par moment, il dépasse la sim­ple cap­ta­tion théâ­trale pour ten­ter de con­stru­ire une véri­ta­ble mise en scène. Il intro­duit une fébril­ité qui, visuelle­ment, pour­rait tenir la route si elle n’é­tait pas sans cesse par­a­sitée par l’ab­sence des per­son­nages. Les acteurs n’y sont pour rien, ils font ce qu’ils peu­vent avec ce qu’ils ont.

Pierre et Katya sont des per­son­nages de fic­tion trop mar­qués, à tel point que l’on n’en­tre jamais vrai­ment ni dans leurs con­fes­sions (on se moque de savoir si l’Hélène Rol­lès améri­caine sniffe de la cocaïne parce qu’elle a des prob­lèmes de cœur) ni dans leurs ren­verse­ments, car la fin est cen­sée réserv­er une sur­prise qui tombe à plat. Le rap­port à l’im­age, le rap­port à son image, sont en fait les thèmes du film de Busce­mi. Mais il se con­cen­tre bien trop sur le jeu scé­nar­is­tique qui doit pré­par­er à la chute pour dévelop­per à l’écran une idée de ces rap­ports, notam­ment par les dia­logues ‑très inégaux‑, et se servir vrai­ment des immenses espaces qu’of­fre le loft. Il en ressort un film qui n’est pas si mal fait que cela esthé­tique­ment, mais dont le faux pro­pos psy­chologique, très mince, reste assez vain, et assez vide.