Romy, c’est notre Mar­i­lyn à nous. Pour le grand pub­lic, elle n’a sou­vent gardé que son prénom. Son nom de famille lui rap­pelait-il trop qu’elle n’é­tait française que d’adop­tion et surtout, de cœur? Comme Mar­i­lyn, cette comé­di­enne à la beauté épous­tou­flante créa son mythe dans un des­tin trag­ique. Inca­pable d’échap­per à un rôle qu’on lui avait col­lé à la peau trop jeune, traî­nant comme un boulet une las­si­tude de la vie et un mal-être étouf­fants, Romy Schnei­der dis­parut en pleine gloire, à 43 ans. Vingt-cinq ans après sa mort, le Cham­po lui rend hom­mage dans une rétro­spec­tive très riche.

Romy Schnei­der aurait aimé cette rétro­spec­tive incom­plète de sa fil­mo­gra­phie. Le Cham­po lui accorde enfin ce pour quoi elle s’est battue toute sa vie: rejeter Sis­si. Oubli­er cette mièvre impéra­trice si éloignée de la réal­ité, que Romy s’ef­força film par film d’en­fon­cer plus loin sous la terre et qu’on s’ob­sti­nait pour­tant à déter­rer. Bien sûr, il y eut tout de même Lud­wig, de Vis­con­ti, où la comé­di­enne accep­ta de réen­doss­er les lour­des robes d’Elis­a­beth d’Autriche, non seule­ment pour rétablir la vérité sur celle qu’on appelait «l’im­péra­trice anar­chiste», mais aus­si un peu pour recon­naître à quel point le des­tin de Romy était lié à celui de Sis­si. Née en 1938, soit près de cent ans après Elis­a­beth, Romy Schnei­der con­nut comme elle cette soif de lib­erté qu’elle ne sut jamais attein­dre, tant le poids de ce qu’on exigeait d’elle acca­blait sa fragilité. Comme la véri­ta­ble Sis­si, Romy se lais­sa mourir, parce qu’elle n’at­tendait plus rien de la vie.

Il est bien sûr plus facile en France de nier toute la péri­ode «autrichi­enne» de Romy, les Jeunes années d’une reine, les Pre­mier amour et les Mam’zelle Cricri. La France fut pour la comé­di­enne son véri­ta­ble pas­sage à l’âge adulte, et surtout un refuge sal­va­teur con­tre la pres­sion famil­iale, qui aurait préféré que la jeune fille au vis­age d’ange con­tin­ue de gaver le pub­lic de ses vien­nois­eries. En Alle­magne et en Autriche, Romy reste encore aujour­d’hui (si, si) la sage enfant qui rougis­sait au pre­mier bais­er de son amoureux. En France, c’est une toute autre actrice que l’on con­naît: une femme qui se préférait en putain qu’en sainte nitouche, qui n’hési­tait pas à décou­vrir sa nudité ou, sur le tard, à mon­tr­er ses rides sous un maquil­lage bâclé ou trop pronon­cé. Il y a deux Romy, imper­méables l’une à l’autre, et faire le choix de l’une ou l’autre équiv­aut à com­pren­dre (ou pas) la per­son­nal­ité de la comé­di­enne.

Si le choix des films de la rétro­spec­tive est judi­cieux (quoique l’on puisse regret­ter quelques absences nota­bles, notam­ment Le Procès ou L’As­sas­si­nat de Trot­sky, qui y avaient plus leur place que le mièvre Katia), le titre «Por­traits de femme» laisse songeur. Au-delà de sa banal­ité (Romy pou­vait-elle inter­préter autre chose que des femmes?), il con­tred­it ce qui est à l’o­rig­ine de la légende Romy Schnei­der. La comé­di­enne n’a jamais inter­prété qu’une seule femme: elle-même. Ses véri­ta­bles rôles de com­po­si­tion, para­doxale­ment, s’ar­rêteront avec la péri­ode autrichi­enne. La frénésie avec laque­lle elle s’est tou­jours plongée dans le tra­vail (cer­taines années, comme en 1972 ou en 1974, elle tourne trois films l’un après l’autre) est l’il­lus­tra­tion par­faite de la phrase de François Truf­faut: pour Romy Schnei­der, le ciné­ma, c’est la vie. Il est d’ailleurs impos­si­ble de faire abstrac­tion de la vie per­son­nelle de la femme pour évo­quer la comé­di­enne, tant Romy elle-même liait les deux. Dans La Pas­sante du Sans-Souci, dont elle porte les faib­less­es à bout de bras, elle appa­raît rav­agée par l’in­jus­tice de la mort. Mais ce dernier film est aus­si le résul­tat d’un long proces­sus. Abon­née aux rôles trag­iques et émo­tion­nelle­ment dif­fi­ciles (après Quoi de neuf Pussy­cat?, elle n’a plus jamais tourné dans une comédie), Romy Schnei­der s’est lente­ment lais­sée aller, sans qu’il lui soit pos­si­ble de trou­ver au ciné­ma un exu­toire à sa souf­france. «Je n’y arrive pas», furent les derniers mots que son frère l’en­ten­dit pronon­cer, avant qu’elle ne suc­combe, seule et aban­don­née, à un arrêt car­diaque.

Le jeu même de l’ac­trice accom­pa­gne le dés­espoir inhérent à sa per­son­nal­ité. La démarche lasse et fatiguée, le dos par­fois voûté, l’ab­sence de sourire ou le sourire con­traint, les yeux péné­trants et fix­es regar­dant dans le vague, la voix grave butant sur cer­taines syl­labes du français sont les traits mar­quants du corps Romy. Sa façon de se jeter dans ses rôles et de s’y accrocher comme à une bouée dégon­flée mar­que pro­fondé­ment ses films, dont on se sou­vient plus sou­vent pour sa présence que pour leur excep­tion­nelle qual­ité. Femme adulte et pas­sion­née, Romy Schnei­der inter­prète des per­son­nages qui lui cor­re­spon­dent: de Ros­alie (César et Ros­alie) qui ne parvient pas à choisir entre deux hommes et décide de les aimer tous les deux, à Mar­got (Une femme à sa fenêtre) qui suit son amant com­mu­niste au péril de sa vie en pleine Sec­onde Guerre mon­di­ale, Romy est l’in­car­na­tion de la femme mod­erne, qui ne sait pas con­juguer sere­ine­ment son idéal d’amoureuse et la lib­erté sex­uelle qu’on lui accorde.

Romy Schnei­der, enfin, c’est le por­trait d’une actrice courageuse et dés­in­hibée, qui choi­sis­sait ses films par défi plutôt que par goût, comme pour don­ner tort à une édu­ca­tion con­ser­va­trice dont elle ne parvint jamais à se dépétr­er totale­ment. Ouverte à toutes les expéri­ences (ital­i­ennes avec Vis­con­ti, améri­caines avec Welles et Pre­minger), elle incar­na les pros­ti­tuées pour Claude Sautet (Max et les fer­railleurs), les actri­ces de porno pour Zulaws­ki (L’im­por­tant c’est d’aimer), les Juives en fuite pour Granier-Deferre (Le Train), les ban­quières les­bi­ennes pour Girod (La Ban­quière), les meur­trières et les femmes adultères pour d’autres encore… Romy affronta la mort bien sou­vent, surtout sur la fin, comme pour mieux s’y pré­par­er: mort atroce dans Le Vieux Fusil, mort roman­tique dans Une femme à sa fenêtre ou mort choisie dans La Mort en direct, le fan­tôme Romy Schnei­der sem­blait déjà anticiper son au-delà.

Romy dévoilait tout d’elle-même: se met­tre à nu, dans tous les sens du terme, était pour elle une façon de ne pas se renier. «Je ne suis ni une vic­time, ni une pris­on­nière», la fai­sait-on men­tir dans L’im­por­tant c’est d’aimer. Vingt-cinq ans sans Romy, déjà, et son vis­age douloureux n’en finit pas de man­quer au ciné­ma français.